Français: Blog sur la thèse de doctorat d'Eric Pasquati, dont le thème est l'appropriation des technologies de l'information et de la communication (TIC) par des agriculteurs ouest-africains.

English: Eric Pasquati's PhD concerning the appropriation of ICT by farmers in West Africa. Please, fell free to leave your comments in English.

Português: Tese de doutorado de Eric Pasquati sobre a apropriação das tecnologias da informação e da comunicação (TIC) pelos agricultores da
África do Oeste. Será um prazer discutir também em Português sobre o tema.

Español: Tesis de doctorado de Eric Pasquati sobre la
apropiación de las tecnologías de información y de la comunicación (TIC) por los agricultores del África de l'Oeste. Sientan la libertad de dejar también sus comentarios en español.

Affichage des articles dont le libellé est sources. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sources. Afficher tous les articles

27 sept. 2008

Livre – Philippe Breton – L'utopie de la communication

Auteur : Philippe Breton
Titre : L'utopie de la communication
Maison d’édition : La Découverte
Année : 1997
169 pages
Mots clés: communication, information, connaissance, médias, individualisme

Philippe Breton fait dans ce livre une forte critique à l'utopie de la communication, un "courant de pensée qui, à partir des années quarante, fait de la communication l'axe central de réorganisation des sociétés" (p. 9). La première partie du livre est dédiée à la caractérisation de la communication comme "valeur", la deuxième à l'ancrage de la naissance de cette utopie au contexte historique de la première moitié du XXème siècle. La troisième et dernière partie regroupe les critiques proprement dites. Laissons claire dès maintenant qu'il ne s'agit pas de critiques à la communication en soi – tant que moyen d'expression des hommes, Philippe Breton la reconnaît comme fondamentale pour le développement et l'exercice de la démocratie – mais plutôt des critiques à l'excès de sa valorisation; il nous dit en conclusion: "le paradoxe qui est décrit dans ce livre est que trop de communication conduisait finalement à une remise en question de la démocratie elle-même" (p. 169). Dans ce petit article mon objectif n'est pas de faire un résumé de l'ouvrage, mais plutôt de souligner des passages qui m'ont fait réfléchir sur la notion de communication, sur l'ampleur de son influence sur la société et, finalement, sur quelques effets de l'excès cité par Philippe Breton.

Un contexte historique particulièrement favorable pour la naissance d'une nouvelle utopie

La dégradation de la valeur de la vie humaine se concrétise pendant toute la première moitié du XXème siècle lors du grand conflit qui regroupe la 1ère et la 2ème guerres mondiales. L'exécution des juifs dans des champs de concentration nazis et le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki sont des faits expressifs de cette barbarie moderne. La société d'après guerre est traumatisée et perdue[1], non pas simplement par le vécu du conflit mais par les horreurs rendus publiques à son terme. Le contexte est donc favorable[2] à l'émergence d'une nouvelle utopie. En particulier, on comprend mieux le rôle central attribué à la transparence dans cette nouvelle utopie quand on analyse l'importance du secret dans la mise en œuvre de la barbarie moderne[3]. "Face à la crise générale des valeurs, la communication va apparaître à la fois comme une nouvelle valeur, mais une valeur vide, non moraliste, puisqu'elle n'intervient pas sur le contenu des rapports entre les hommes" (p. 94).

Norbert Wiener: l'homme purement social et la communication comme arme contre l'entropie

Philippe Breton attire l'attention à la pensée du mathématicien américain Norbert Wiener, père de la cybernétique, que dans les années 1950 propose une nouvelle vision du réel: "le réel peut tout entier s'interpréter en termes d'information et de communication" (p 25), le mouvement d'échange d'informations est considéré comme "constitutif intégralement des phénomènes, aussi bien naturels qu'artificiels" (p 26). Dans cette vision, il n'y a pas de place pour l'intérieur des êtres, tout est à l'extérieur, et tout s'explique par les relations extérieures entre les êtres et les phénomènes. Wiener a proposé donc une représentation alternative de l'homme: détachée de la biologie (et donc supposée contraire à toute possibilité de développement du racisme[4]) et vidée de toute valeur intérieure: "(…) l'homme [comme] un être purement social, pilotant son destin rationnellement en fonction des contraintes externes plutôt que 'dirigé par l'intérieur' par des valeurs." (p. 98).

Partant d'un discours purement scientifique et extrapolant l'analogie avec la 2ème loi de la thermodynamique (de l'entropie), Wiener croyait que l'univers est un système clos, destiné à la destruction finale (quand l'entropie générale sera à son niveau maximale, en d'autres termes, quand la plus grande homogénéité possible sera atteinte). La portée sociale de cette vision se concrétise par la responsabilité de l'homme, vis-à-vis et de la société et de la nature, de faire "reculer localement l'entropie" (p 34), de lutter contre le "diable" du désordre avec, selon Wiener, son opposé: l'information.

Parenthèse sur la société de la communication

"Les hommes ont toujours échangé entre eux (…) Ils ont probablement toujours utilisé des 'techniques de communication', qu'elles soient matérielles ou intellectuelles. Dans ce sens, les sociétés humaines ont toutes et toujours été des 'sociétés de communication', et cette activité se présente comme une donnée anthropologique permanente. L'une des différences entre le passé et le présent est sans doute, depuis l'impulsion donnée par l'invention de l'écriture, puis de la rhétorique, le fort mouvement d'innovation dans ce domaine. L'autre différence est, bien sûr, la valeur sociale qu'on accorde aujourd'hui à ces techniques. (…) La communication fonctionne aujourd'hui de plus en plus systématiquement dans le discours social comme un recours universel, sinon comme le seul recours. Chaque problème trouverait ainsi une approche 'rationnelle' grâce à la 'communication' qui apporterait à la fois la 'transparence' dans l'analyse et le 'consensus' dans la solution." (p. 124-5)

Les effets pervers de l'utopie de la communication

Philippe Breton considère cette utopie de la communication irréalisable, mais non pour autant inoffensive. Voici de façon résumé de points intéressants de sa critique aux excès de valorisation de la communication.

La confusion entre information et connaissance: "L'un des troubles provoqués par les médias aujourd'hui est le fait que l'homme moderne croit avoir accès à la signification des événements simplement parce qu'il est informé sur eux" (p. 141). Breton parle de l'importance de l'"expérience vécue", que l'information "aussi bien faite soit-elle, ne peut pas restituer ou remplacer" (p. 141). Et comme "l'ignorance n'a pas de meilleur allié que l'illusion du savoir" (p. 141), les médias seraient en train de favoriser l'ignorance à propos du monde et non pas sa connaissance. Cette confusion entre accès à l'information et le développement d'une connaissance est présente aussi dans l'utilisation des multimédias pour l'éducation. Selon Breton, "le processus éducatif n'est pas d'abord une affaire d'accès au savoir, mais bien plutôt une manière de poser la question, fondamentale, du désir de savoir. Améliorer l'accès ne changera pas une virgule à la situation du désir de savoir qui doit animer l'élève" (p. 145). Et il dit même que cela pourrait engendrer un grand problème: "d'augmenter le faussé entre ceux qui sont dotés par la nature ou par l'environnement familial d'un tel désir, et ceux qui auront besoin d'un système éducatif attentionné pour le faire naître et l'entretenir" (p. 146). Breton parle également de "l’idolâtrie de l'outil" comme déviation de son utilité.

L'incontournabilité des médias: Breton dit que les médias "prétendent au monopole de la circulation de l'information entre les hommes" (p. 150), et que cela signifierait un danger pour la démocratie, car cette dernière "implique une maîtrise des moyens d'expression par ceux-là mêmes qui s'expriment" (p. 150). "Le message principal que les médias véhiculent aujourd'hui est l'importance de la communication comme valeur centrale autour de laquelle la société est censée s'organiser." (p. 152) Les médias exerceraient ainsi une contrainte invisible sur la société, caractéristique propres aux idéologies. Mais Breton rappelle que "l'impact des médias est relatif à la nature du lien social dans lesquels ils interviennent." (p. 152). A ce propos il conclut: "les médias, aujourd'hui incontournables, ne sont peut-être finalement, sous leur forme actuelle, qu'un aspect transitoire de l'activité humaine, directement lié à l'état singulièrement dépressif du lien social" (p. 152).

L'illusion du pouvoir libérateur de la communication: l'illusion ici est basée sur l'idée que "le seul fait de communiquer serait suffisant pour vivre harmonieusement en société" (p. 157). Or, Breton dit que "la communication ne peut jamais apporter un plus, une véritable nouveauté: son rôle se limite le plus souvent à réduire un désordre, à rétablir une situation. La communication est bien, sous quelque angle qu'on la prenne, une valeur réactionnelle" (p. 158).

Le risque d'un nouvel individualisme: d'un côté, la société de la communication rend publique, de façon de plus en plus trivial, des aspects de la vie individuelle avant considérés comme privés, ce qui entrainerait un renfermement des individus autour d'eux-mêmes. Selon Breton cela a une relation avec les modifications structurelles des familles: "Là où la famille élargie constituait un rempart contre une ingérence trop forte de la société globale et un lieu de développement d'une vie privée partagée, l'individu doit réinventer un espace de protection de ce qu'il est sans doute en droit de considérer comme strictement personnel. Cet espace, aujourd'hui, semble être fortement individualisé" (p. 155). De l'autre côté, la configuration d'une société "fortement communicante mais faiblement rencontrante", où l'individu est "à la fois phobique à la présence physique d'autrui, mais en même temps étroitement dépendant de sa présence virtuelle" (p. 161). Breton cite le commentaire de la psychologue Sherry Turkle à propos de la relation de quelques uns de ses patients et l'ordinateur, ce dernier "offre une compagnie dénuée du caractère menaçant de l'intimité avec autrui"[5]. Breton conclu que: "Ce néo-individualisme se vit comme extraordinairement communicant, mais c'est au prix de vider la communication de sa substance: la rencontre avec l'autre, la rencontre avec un univers qu'on a pas forcement choisi, la confrontation avec ce que l'on pourrait appeler, au sens fort, une surprise" (p. 161).

La montée de la xénophobie: l'individualisation du contenu et des services de communication engendrerait un recentrage de l'individu sur ses propres intérêts et serait propice au développement de la xénophobie: "cette mise à distance de l'autre et ce repli dans 'mon monde' portent en germe une forme nouvelle de xénophobie" (p. 163).

Le "déni systématique du conflit" (p. 164): l’extrémisme des actes de communication qui poursuivent un idéal d’harmonie absolue s’opposerait à toute forme de conflit. En pratique cela engendrerait la minimisation de la possibilité de critique : "La recherche de l’harmonie et du consensus, l’obsession de la positivité présuppose l’élimination systématique de toute forme d’expression critique" (p. 165).

La critique de Breton sur le monopole des médias sur la circulation de l'information serait peut-être à relativiser face au développement des outils de production collaborative de contenu (parfois appelés outils "web 2.0"). Néanmoins, force est de constater que l'utilisation de ces mêmes outils pourraient être vue comme une expression encore plus d'actualité du nouvel individualisme cité par Philippe Breton.

Pour finir une citation de l'introduction de l'ouvrage en question:
"Quelqu'un, un jour, me raconta l'histoire des deux amis qui se rencontrent. L'un demande à l'autre: 'ça va?', et l'autre, après l'avoir regardé, répond: 'Oh toi, ça va; et moi?' Voilà un bon résumé des effets pervers que génère la nouvelle utopie dans notre société: un homme sans intérieur, réduit à son image." (p. 12)
__________

[1] Philippe Breton nous dit que "la perte de points de repère, mais surtout l'idée selon laquelle les points de repères ne sont pas nécessaires pour l'action, témoigne d'une certaine façon de l'état de délabrement dans lequel se trouvent les sociétés d'après-guerre." (p. 93)

[2] Breton nous dit que "c'est parce qu'elle intervient dans une situation de vide à la fois sur le plan des valeurs et sur celui des systèmes de représentation politique, que l'utopie de la communication a connu progressivement un tel succès" (p. 93).

[3] Différemment des autres moments historiques semblables, "la barbarie contemporaine s'exerce au sein d'îlots bien délimités, cernés par un milieu resté dans l'ensemble civilisé et organisé. (…) On ne comprendra pas l'attrait que le thème de la transparence aura par la suite, si l'on ne se rappelle pas au préalable l'importance de cette connivence qui s'établi entre le secret et la barbarie moderne." (p. 77). Le génocide des juifs dans les champs de concentration, par exemple, a été tenu secret aux juifs (probablement pour faciliter le contrôle des autres prisonniers et même la capture des juifs vers les champs de concentration), aux Alliés, et également à la majorité de la population allemande, et même ceux qui connaissait la vérité la gardait comme un secret (peut-être craignant la réaction des propres partisans du système nazi face à l'extrême dégradation morale à laquelle le racisme les avait conduit).

[4] "Cet homme nouveau ne peut plus – à condition qu'il évolue dans une société de communication – être l'objet d'un quelconque racisme, puisque la race fait appel à la biologie et que la biologie n'a plus rien à faire avec ce nouvel homme-là." (p. 98)

[5] Sherry Turkle, dans le rapport: The National Information Infrastructure: Agenda for Action, repris dans le discours de présentation du vice-président Al Gore le 11 janvier 1994 devant l'Académie des arts et des sciences de la télévision de Los Angeles

19 sept. 2008

Article – Jacques Perriault – Imaginaire et intelligence territoriale

Auteur : Jacques Perriault
Titre : Evaluation des politiques d’intelligence territoriale : la contribution de quatre opérations pionnières dans le secteur de l’industrie de la connaissance.
Intervention dans le colloque "L'évaluation des politiques publiques en Europe : Cultures et futurs", session A : Evaluation des politiques de recherche, innovation et compétitivité, au Parlement Européen - Strasbourg, 3 et 4 juillet 2008
Année : 2008
Mots clés : intelligence territoriale, développement local, cognition, représentation symbolique, bien commun, opinion publique

Dans cet article, Jacques Perriault développe six notions liées à la dimension sociocognitive de l'intelligence territoriale: l'industrie de la connaissance, l'investissement sociocognitif, l'investissement symbolique, le bien commun, le couplage entre économie et culture, et l'opinion publique. Il illustre ces notions par des exemples de projets concrets dans la décennie 1990-2000. Je ne fais ici que souligner quelques passages indiquant l'importance de ces notions dans le déploiement de projets de développement local avec d'approches remontantes, et en particulier avec l'utilisation de technologies numériques. Je vous invite à lire l'article (qui fait seulement 6 pages), il est disponible ici.

Voici donc quelques points intéressants:

Citant la différence historique des approches français et anglo-saxon sur la relation entre le monde intellectuel et la technique, Perriault montre comment le terme "industrie de la connaissance" a influencé positivement l'évolution des activités du Centre National d'Enseignement à Distance. Le message ici est: "le choix des mots joue un rôle important dans l'intelligence territoriale, comme facteur de compréhension du projet et d'adhésion de la population." (p. 2)

La dimension sociocognitive est fondamentale dans un projet de développement car elle concerne la question des mentalités des acteurs, et donc de leur adhésion conscient au projet. Appliquant des concepts de Jean Piaget au développement local, le territoire peut être défini comme une entité susceptible d'apprendre, c'est-à-dire, "d'enclencher un processus d'apprentissage dont les habitants sont les acteurs" (p. 3). Citant l'exemple de projets de redémarrage économique de quelques vallées de Suisse italienne, Perriault nous dit que "les équipes sur le terrain chargés de la réflexion sur le développement sont constituées principalement par des habitants" (p. 3). L'objectif est de faire réfléchir la population sur une longue durée, "de façon à qu'elle arrive à considérer autrement l'espace dans lequel elle vit" (p. 3), lui attribuant un autre sens.

L'investissement symbolique, de son côté, se justifie car le symbole est un point de repère pour la construction et le maintien du sens d'un projet de développement donnée. "Le symbole joue un rôle déterminant dans le développement local, car il stabilise de façon durable le repérage du sens qui lui est donné dans un territoire, à une époque et dans un contexte" (p 3).

"(…) en matière de développement local, l'investissement se réparti en investissement économique, en investissement sociocognitif et en investissement symbolique. Contrairement au premier, le deuxième et surtout le troisième, le symbolique, ne coûtent pas cher. Il fonctionne comme catalyseur de l'investissement économique." (p. 4)

Sur le bien commun, Perriault dit qu'il "n'est pas défini par une loi ou par une norme; c'est un processus qui va du bas vers le haut, qui suppose le débat et la délibération au regard de ce qui semble juste et bien à la communauté" (p. 4). Dans ce contexte, on met en évidence aussi bien l'expérience individuelle de chacun et le processus d'établissement d'un consensus. Ainsi, Perriault nous dit: "gouverner en fonction du bien commun, c'est mettre en place une structure cognitive susceptible de créer de nouveaux concepts, de nouvelles idées en prenant en compte la plus value des différences individuelles" (p. 4). L'auteur parle encore de l'importance de l'implication de l'élu pour motiver la participation de la population dans la détermination du bien commun. "Le rôle de l'élu apparaît comme irremplaçable: il suscite la confiance de la population dans le succès de son projet, car il le porte, il le soutient auprès des autorités territoriales" (p. 5).

Même si l'opinion publique locale sur un projet est toujours présente en toile de fond, son influence est souvent sous-estimée. Perriault dit qu'elle est difficile à saisir car elle est souvent "latente et diffuse". Pour l'enquêter il faut: "la considération du terrain dans sa globalité, car il est impossible de déterminer a priori quels sont les leaders d'opinion qui vont jouer un rôle actif dans sa construction", et qu'elle conduise l'enquêteur "à comprendre comment fonctionnent les modifications d'opinion" (p. 6).

En conclusion, et à propos de l'appropriation des techniques numériques par la population dans des projets auxquels il a participé, Jacques Perriault dit que le début d'une pratique modifie sensiblement l'état de l'opinion, donc il vaut mieux faire attention à l'opinion publique dès le démarrage du projet. Selon lui, la "pratique de la machine (…) constitue un événement symbolique fort, dont le message est l'accès à la modernité" (p. 6). Sur l'enquête d'évaluation, il dit qu'elle doit considérer tous les "lieux susceptibles de produire de l'opinion" et s'attacher "aux modalités sociocognitives et symboliques qui rendent le changement acceptable" (p. 6).

Voici un ensemble de considérations à prendre en compte tout au long de l'accompagnement du projet de structuration d'un système d'information agricole en Afrique de l'Ouest dans le cadre de notre thèse.

20 août 2008

Article - Alex Mucchielli - Pour des recherches en communication

Auteur : Alex Mucchielli
Titre : Pour des recherches en communication
Dans: la revue Communication et Organisation, numéro 10
Maison d’édition : GREC/O
Année : 1996 (deuxième semestre)
Mots clés : conseil

L'auteur donne quelques conseils aux jeunes chercheurs des sciences de l'information et de la communication. Ceux qui m'ont plus attiré l'attention sont:

  • la nécessité de choisir entre le modèle hypothético-déductif (orienté par des hypothèses dans une théorie de référence) et le modèle empirico-inductif (basé sur la structuration et l'évolution d'une problématique).

"Dans le cas d'une recherche hypothético-déductive, l'analyse préalable, la formulation du contexte et des considérants de la recherche permettent la formulation d'une hypothèse précise dans un cadre théorique explicité. Le recueil de données est alors largement orienté par l'ensemble des considérants, la théorie de référence et l'hypothèse. Dans le cas d'une recherche empirico-inductive, on se trouve dans une autre logique de recherche: dans une logique dite 'de la découverte', dans une démarche de construction progressive d'éléments d'une connaissance." (pp 88-89)


Si j'ai bien compris – et il serait important d'avoir l'avis du directeur de thèse à ce propos –, en SIC[1], lorsqu'on travail avec une problématique on ne devrait pas avancer des hypothèses. Ces dernières étant liées forcement à une théorie, elles devraient être avancées seulement quand la recherche a pour but de valider ou invalider la relation entre une théorie donnée et les phénomènes étudiés.

  • dans le cas d'une recherche empirico-inductive (et donc basé sur une problématique), il faut prendre conscience du point de vue de référence du chercheur pour éviter des présupposés épistémologiques, théoriques ou idéologiques dans la formulation de la problématique. Cette prise de conscience se fait par une analyse critique de la problématique initiale[2] – ce qui doit encore être fait pour notre thèse. Basé sur ce travail initial, le chercheur doit être capable également de proposer une méthodologie spécifique pour son travail, et si possible "innovante par rapport aux habituelles et sempiternelles interviews non directives et analyses de contenus que l'on trouve partout" (p 95). Il faut donc connaître les techniques, en particulier les qualitatives[3], et ses potentialités pour les sélectionner avec pertinence.

  • de toute façon, pour savoir si on va travailler dans le cadre d'une théorie fondamentale, il faudrait connaître les théories de référence en SIC: le systémisme – ou interactionnisme – et le constructivisme, appartenant au paradigme de la complexité.

  • enfin, une phrase à garder en tête: "ce qui intéresse le chercheur en sciences de la communication c'est avant tout le 'comment' et non le 'pourquoi'" (p 88)

On a donc à faire:
  • clarifier le positionnement épistémologique pour la thèse: hypothético-déductif ou empirico-inductif? Je dirais plutôt le deuxième, mais faut-il donc abandonner l'idée d'avancer des hypothèses?
  • examiner de façon critique la problématique pour éviter des présupposés théoriques, épistémologiques ou idéologiques
  • s'introduire aux théories de référence en SIC, comme le systémisme et le constructivisme
  • étudier les divers méthodes (outils et techniques) qualitatives

Voici les conseils proprement dits de l'auteur, ainsi que quelques commentaires:

Clarifier les concepts utilisés: éviter l'utilisation de mots complexes lorsque des concepts classiques existent pour désigner le phénomène en question. Si un concept prête à confusion, préciser l'acception dans laquelle il est utilisé, et l'auteur qui sert de référence.

Clarifier le contexte de la recherche et le présenter synthétiquement au lecteur: dans le travail final, faire une synthèse du déjà connu d'essentiel sur la question et qui touche le problème traité dans la thèse.

Savoir travailler avec des hypothèses (modèle hypothético-déductif de recherche): une hypothèse se pose dans le cadre d'une théorie. On postule que le phénomène étudié est en relation avec la théorie en question; l'hypothèse sera donc le point de départ pour vérifier la validité de cette relation, et orientera fortement la recherche.

Savoir travailler avec des questions et élaborer une problématique (modèle empirico-inductif de recherche): "un questionnement (ou une problématique) prometteur doit s'appuyer sur une bonne pré-connaissance des problèmes concrets du terrain" (p 90). La réflexion préalable engendra une série de questions qui structureront la problématique sous forme d'une question principale. Cette dernière doit être examinée de façon critique[4]. L'analyse de la question originale doit permettre l'identification de préjugés ou positionnements idéologiques qui risqueraient de biaiser la recherche. Ce travail de déconstruction de la problématique a pour but de la rendre structurée et scientifiquement valide.
Mais elle n'est jamais définitive: la problématique évolue au cours de la recherche, selon que des nouveaux phénomènes ou une compréhension nouvelle apparaissent. Ces derniers doivent être intégrés[5] à la problématique.

Dépasser les problématiques linéaires: faire attention pour ne pas tomber dans des pièges simplificateurs basés sur la causalité linéaire. Le piège du "technologisme" postule que la technique est la principale cause de tous les changements à divers niveaux. Le piège du cadrage court ou inapproprié réduit le centre d'intérêt à des acteurs ou des phénomènes qui ne peuvent expliquer que partiellement la question étudiée. Il faut donc éviter le modèle de la causalité linéaire, préférant le modèle systémique, "porteur (…) de la causalité circulaire (rétroaction des causes et des effets dans un système)" (p 107).

Poser les problématiques dans les termes des sciences de l'information et de la communication, et donc, la nécessité d'être à l'aise avec ces termes.

Préciser si l'on travaille avec une problématique ou avec une hypothèse dans une théorie de référence: il faut préciser au lecteur si la recherche se base sur une problématique ou si elle fait référence à une théorie précise, et dans ce dernier cas, il faut expliciter cette théorie.

Afficher clairement la problématique de la recherche: la problématique doit être reflétée directement dans le titre du travail.

Trouver une méthodologie appropriée à sa recherche: basé sur une bonne connaissance des potentialités des diverses méthodes ("mise en œuvre d'une succession d'outils et techniques"), choisir pertinemment une méthode et la justifier explicitement dans le rapport final.

Utiliser de préférence les méthodes qualitatives: l'idée de la recherche en communication est d'expliciter le jeu d'interactions au sein d'un phénomène, et, comme "les phénomènes de communication étudiés ne sont pas en général directement visibles à travers des instruments de mesure" (p 104), il faut utiliser des méthodes plus appropriées que les quantitatives. "(…) une méthode qualitative est une succession d'opérations et de manipulations intellectuelles[6] et techniques[7] qu'un chercheur fait subir à un phénomène pour faire surgir les significations (…) le sens qui n'est jamais un donné immédiat, qui est toujours implicite" (p 105).

Apporter une réponse à la problématique de recherche annoncée: faire évoluer la problématique au cours de la recherche et, à la fin, répondre à la problématique mise à jour.

Trouver le bon cadrage: surtout dans la préoccupation d'éviter une vision simplificatrice, basée sur une logique de causalité linéaire.

Se montrer soucieux des retombées méthodologiques, théoriques, sociétales ou pratiques des découvertes de sa recherche: connecter explicitement les résultats de la recherche à des conséquences dans les domaines théorique, méthodologique et pratique. Les résultats valident ou invalident un principe théorique? Peut-on conclure de l'utilité d'une telle ou telle méthode? Peut-on suggérer des adaptations de techniques dans un contexte donné? Et finalement, l'importance de connecter la recherche à l'application concrète.
__________

[1] Sciences de l'information et de la communication

[2] voir plus bas le conseil "Savoir travailler avec des questions et élaborer une problématique"

[3] Ici, l'auteur suggère le Dictionnaire des méthodes qualitatives, sous sa direction, dans les éditions Armand Colin, 1996

[4] Y a-t-il, derrière la question, un postulat caché? Si oui, quel est-il? Est-il d'ordre épistémologique ou théorique? Si oui, peut-on s'en détacher et poser une autre question non implicitement orientée par ce postulat? Si non, est-ce que cette question n'est pas la reformulation d'une question classique d'un autre domaine? Qu'est-ce qu'apportera de nouveau la réponse à cette question? Quelle sera l'utilité théorique et sociale de la réponse à cette question? A-t-on des chances de traiter cette question dans une approche relevant des sciences de la communication? Si oui, à quelles conditions?

[5] "Analyse par théorisation ancrée" de Pierre Paillé: un cycle où la problématique oriente la collecte de données, leur codification, catégorisation et mise en relation mettront en évidence des nouveaux phénomènes et connaissances, qui sont intégrés à la problématique, la modifiant.

[6] "des dénominations, des transpositions de termes en d'autres termes, des regroupements intuitifs de données, de confrontation à des savoirs, des inductions généralisantes ou, à l'inverse, des réductions à des constats ou à des formes essentielles…" (p 105)

[7] "des transcriptions, des découpages de discours, des mise en tableau, des confrontations à des grilles, des substitutions systématiques de termes." (p 105)

6 août 2008

Article - Gilles Willett - Paradigme, Théorie, Modèle, Schéma

Auteur : Gilles Willett
Titre : Paradigme, Théorie, Modèle, Schéma: qu'est-ce donc?
Dans: la revue Communication et Organisation, numéro 10
Maison d’édition : GREC/O
Année : 1996 (deuxième semestre)
Mots clés : paradigme, théorie, modèle, schéma

Gilles Willett part de considérations de plusieurs auteurs sur les termes "paradigme", "théorie", "modèle" et "schéma" pour essayer de préciser leurs définitions et lever des ambigüités courantes, tout en soulignant qu'il n'a pas la prétention de clarifier complètement la question. Je commente ici les points qui me semblent les plus importants de son article.

Basé principalement sur la réflexion de Thomas Samuel Khun, l'auteur présente la notion de paradigme comme l'ensemble de "croyances, des mythes, des standards et des normes qui fondent le consensus dans un groupe de chercheurs et déterminent le choix des problèmes étudiés et des méthodes retenues pour trouver des solutions" (p. 56). Le paradigme n'est donc pas lié au domaine de recherche en soi. Il opère son influence dans le développement des connaissances plutôt par l'intermédiaire des chercheurs, modulant leur façon de traiter les problèmes. Le point qui me semble le plus intéressant est le caractère contradictoire de cette influence par rapport au développement de la connaissance. D'un côté le paradigme limite la vision du chercheur dans le sens qu'il empêche l'abordage des problèmes à partir de points de vue alternatifs. De l'autre côté, c'est grâce au paradigme – et au conséquent cadre de travail commun – que les chercheurs arrivent à coordonner leurs efforts dans un domaine donné. Il ne s'agit pas ici de se décider "pour ou contre" les paradigmes. Dans le cadre de la réflexion scientifique, je ne crois pas que nous ayons la possibilité de ce choix (nous ne pouvons pas éviter complètement l'influence des paradigmes). Il me semble néanmoins important d'être conscient de cette influence pour gagner en marge de manœuvre et minimiser ses effets potentiellement négatifs. Très concrètement, et par rapport à l'exemple donné, cela reviendrait à faire un effort systématique d'être vigilant pour prendre en compte d'autres points de vue dans l'analyse des problèmes étudiés.

Selon Willett, la théorie est "une construction de l'esprit élaborée suite à des observations systématiques de quelques aspects de la réalité" (p. 58). Ces observations sont rigoureuses et permettent la validation ou réfutation d'hypothèses formulées préalablement. Citant indirectement Littlejohn*, l'auteur dit que "le but d'une théorie est de découvrir, de comprendre et de prédire les événements" (p. 57). Willett parle ensuite de deux paradigmes scientifiques: l'approche traditionnelle, d'un côté, et l'interprétative et critique, de l'autre. L'approche traditionnelle se base sur la conception hypothético-déductive de la recherche, comportant l'énoncé d'une problématique, la formulation d'hypothèses, leur vérification à travers l'observation et la mesure (supposant la définition et l'opérationnalisation de variables), et finalement l'énoncé de la théorie. Selon Willett, "cette perspective signifie que la meilleure façon de comprendre des phénomènes complexes c'est d'en faire une analyse fine des parties" (p. 60). L'approche interprétative et critique, de l'autre côté, considère que "le comportement humain n'a pas une structure statique singulière qui peut être découverte et représentée par une théorie" (p. 62), et qu'il ne serait donc pas possible de fragmenter ce comportement en des variables. "Puisque la réalité change et peut être représentée utilement de différentes manières, les analyses fondées sur cette approche portent sur l'observation et l'interprétation du monde symbolique qui oriente les comportements et les interrelations humaines" (p. 62). C'est la première fois que j'écoute parler de cette approche interprétative critique, et sa perspective holistique me semble particulièrement intéressante pour la recherche en communication et en particulier pour notre travail de thèse – l'avis et l'orientation du directeur de thèse sont anxieusement attendus sur cet aspect.

Un modèle est "une représentation systématique, simple et provisoire relative à des observations et de mesures" (p. 73). Il est une projection d'une théorie donnée, "une partie concrète de la théorie qui est directement en rapport avec un ensemble de comportements" (p. 64) ou de situations, ayant comme objectif de faciliter la représentation et l'interprétation de ces comportements et situations. L'auteur développe également les principes sur lesquels la production d'un modèle est fondée (objectivité, intelligibilité et rationalité), ses quatre fonctions (d'organisation, heuristique, de prédiction et de mesure), ainsi que les trois critères d'évaluation d'un modèle (exactitude, beauté et justice).

Enfin, Willett dit que le schéma est "un outil de traduction et de représentation logique d'aspects essentiels d'une réalité" (p. 77). L'auteur rappelle également que les schémas suscitent l'intérêt et l'attention, et qu'il facilite la compréhension et la mémorisation de contenus, ainsi que leurs comparaisons et analyses.

En vue de l'emploi récurrent des termes en question et de la précision de langage exigée dans un travail scientifique, il convient de les utiliser avec une attention spéciale lors de la rédaction de la thèse (et des plusieurs documents intermédiaires). Dans ce sens, on pourrait dire, par exemple, que les cartes conceptuelles utilisées pour illustrer les articles Notion de communication et Notion de culture humaine de ce blog, sont des schémas.

* Citant Littlejohn, Willett présente également dans l'article les neuf fonctions de la théorie (d'organisation et de synthèse, d'intérêt, de clarification, d'observation, de prédiction, heuristique, de communication, de contrôle, et de générativité) et les cinq critères d'évaluation d'une théorie (d'envergure, d'opportunité, de valeur heuristique, de validité et de simplicité).

4 août 2008

Livre - Martin Heidegger - La question de la technique

Auteur : Martin Heidegger
Titre : Essais et conférences – chapitre: La question de la technique
Maison d’édition : Gallimard
Année : 1958
traduit de l'Allemand par André Préau
Mots clés : technique, dévoilement, contrôle, essence, vérité

Une fois que notre thèse porte sur l'utilisation d'outils technologiques, il nous a semblé cohérent d'étudier ce qui régit le processus de mise en œuvre de tels outils: la notion de technique. Martin Heidegger propose dans le premier chapitre de ce livre une réflexion philosophique sur la technique. Voici un aperçu de son raisonnement et une première réflexion sur les implications par rapport au travail de la thèse.

En première approximation Heidegger parle de la technique comme étant "un moyen de certaines fins (…) une activité de l'homme" (p. 10). Pour approfondir cette notion, Heidegger approche celle du dévoilement. Selon lui, le dévoilement est le processus par lequel ce qui est caché devient non-caché. Dans ce sens, le dévoilement dépasse largement "une activité de l'homme" et est une moyen de manifestation de la vérité (*1). Heidegger défend l'idée que "la technique n'est pas seulement un moyen: elle est un mode du dévoilement" (p. 18), donc, du domaine de la vérité.

Mais il s'agirait d'un mode très particulier du dévoilement, propre à l'homme et marqué par sa rationalité: "La technique arraisonne la nature, elle l'arrête et l'inspecte (…) et la met au régime de la raison" (p. 26).

Selon Heidegger le dévoilement qui se met en place à travers la technique moderne est caractérisé par une double provocation: l'homme qui provoque la nature pour en récupérer l'énergie

"Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. (…) [il] a le caractère d'une interpellation au sens d'une pro-vocation. Celle-ci a lieu lorsque l'énergie cachée dans la nature est libérée, que ce qui est ainsi obtenu est transformé, que le transformé est accumulé, l'accumulé à sont tour réparti et le réparti à nouveau commué. Obtenir, transformer, accumuler, répartir, commuer sont des modes du dévoilement [de la technique moderne]." (pp. 20-22)

…et l'homme qui est provoqué par sa rationalité à commettre la première provocation; l'homme qui est provoqué à imposer sa volonté de contrôle sur la nature:

"(…) l'homme est pro-voqué d'une façon plus originelle que les énergies de la nature, à savoir au 'commettre' (…). En s'adonnant à la technique, il prend part au commettre comme à un mode du dévoilement." (pp. 24-25)

Ainsi, la technique moderne est pour Heidegger le "dévoilement qui provoque" (pp. 23-24). L'essence de cette technique serait donc la tendance de l'homme à imposer sa rationalité au monde, à vouloir contrôler l'existence des choses, diriger leur dévoilement. Cette tendance Heidegger appelle Arraisonnement.

"La direction elle-même, de son côté, est partout assurée. Direction et assurance (de direction) sont même les traits principaux du dévoilement qui provoque." (p. 22)

Heidegger voit dans l'essence de la technique ainsi définie à la fois un grand danger et un espoir fondamental pour l'humanité. Le danger est que l'homme, empreint de cette volonté de contrôle, passe à côté de l'essence fondamentale des choses, limitant sa compréhension de leur dévoilement au 'commettre', à l'utilité prévue par sa rationalité:

"La menace qui pèse sur l'homme ne provient pas en premier lieu des machines et appareils de la technique (…) la menace véritable a déjà atteint l'homme dans son être. (…) Le règne de l'Arraisonnement nous menace de l'éventualité qu'à l'homme puisse être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d'entendre ainsi l'appel d'une vérité plus initiale." (pp. 37-38)

L'espoir est que la nature même de la technique, tant que mode de dévoilement, peut l'affirmer comme voie d'accès à la vérité et donc d'aide à l'épanouissement de l'être humain:

"la pro-vocation, qui engage dans l'acte par lequel le réel est commis comme fonds (*2), demeure toujours, elle-aussi, un envoi (du destin), qui conduit l'homme vers un des chemins du dévoilement. En tant qu'elle est ce destin, l'essence de la technique engage l'homme dans ce qu'il ne peut de lui-même, ni inventer, ni encore moins faire. Car, un homme qui ne serait qu'homme, uniquement de et par lui-même: une telle chose n'existe pas." (p. 43)

Heidegger résume ainsi l'ambigüité de l'essence de la technique (l'Arraisonnement):

"D'un côté l'Arraisonnement pro-voque à entrer dans le mouvement furieux du commettre, qui bouche toute vue sur la production du dévoilement et met ainsi radicalement en péril notre rapport à l'essence de la vérité. D'un autre côté l'Arraisonnement a lieu dans 'ce qui accorde' et qui détermine l'homme à persister (dans son rôle): être – encore inexpérimenté, mais plus expert peut-être à l'avenir – celui qui est main-tenu à veiller sur l'essence de la vérité." (pp. 44-45)

Pour le travail de la thèse il me semble qu'un enseignement à retenir soit donc que la technique peut être un outil puissant de dévoilement de la vérité, à condition d'être considérée dans sa bonne mesure, en évitant la fascination par les moyens techniques. Heidegger semble nous suggérer à chercher connaître davantage l'essence des choses à travers la technique, et à laisser de côté l'idée de contrôle qui elle peut nous proposer. Un contrôle qui serait, de toute façon, appliqué sur une perception très superficielle et peut-être illusoire de la réalité.

"[Il faut apercevoir] ce qui dans la technique est essentiel, au lieu de nous laisser fasciner par les choses techniques. Aussi longtemps que nous nous représentons la technique comme un instrument, nous restons pris dans la volonté de la maîtriser. Nous passons à côté de l'essence de la technique." (p. 44)

(*1) Le terme en Grec pour dévoilement a été traduit en romain par veritas, ce qui donne en Allemand Wahrheit (en Français, vérité).

(*2) Heidegger appelle "fonds" le caractère de ce qui a été dévoilé (sorti de l'occultation) sous l'influence d'une volonté de contrôle; ce qui a été produit de façon intentionnelle et contrôlée.

29 juil. 2008

Article - Paul Stryckman - De la méthode

Auteur : Paul Stryckman
Titre : De la méthode
Dans: la revue Communication et Organisation, numéro 10
Maison d’édition : GREC/O
Année : 1996 (deuxième semestre)
Mots clés : méthode, méthodologie, protocole, techniques, norme, science

Encore sans vouloir faire un résumé de l'article en question, essayons de commenter quelques points qui m'ont attiré l'attention.

Selon l'auteur, la méthodologie est la réflexion sur la méthode. La méthode concerne aussi bien le chemin suivi dans une recherche (acception positive, descriptive), que le chemin à suivre (acception normative) – des règles qui valident une recherche.

Bien poser la question de départ… "(…) la question est clairement préalable à tout cheminement à suivre, c'est-à-dire antérieure à toute méthode." (p 31). Le questionnement (question de départ) doit être précis, et les termes fondamentaux utilisés dans sa description doivent être clarifiés.

Bien différencier méthode de technique… Les techniques sont des opérations pratiques de traitement de données. La méthodologie est la réflexion qui donne raison à l'enchainement de techniques dans un travail de recherche. Dans le cas de l'application d'un questionnaire, l'explication du choix des questions, des possibilités de réponses, de la façon par laquelle il a été appliqué font partie de la méthode; le moyen d'application en soi est la technique.

Conscientiser et garder des traces des choix effectués pendant la recherche… La méthodologie positive (celle qui "examine de façon critique le chemin suivi", p24), se fait peut-être plus facilement une fois la recherche accomplie. Mais il faut garder à l'esprit l'importance de noter les étapes suivies et les choix auxquels on a été confronté au fur et à mesure que la recherche avance. Garder des traces des choix effectués permet l'évaluation finale de la méthode appliquée, et ainsi on évite de répéter l'erreur, si répandue dans les travaux en communication, de réduire la section "méthodologie" du rapport final à une simple description des techniques employées, ce qui en soi ne valide pas la méthode. Il faut que la méthode soit explicitée, que le raisonnement suivi soit logiquement justifié. Dans ce sens, l'auteur dit:
"la réflexion méthodologique consiste principalement à prendre conscience des choix pris durant l'avancement de la recherche." (p 24)

Utiliser plutôt la notion de protocole et non pas le terme "méthodes", au pluriel… Un même objet de recherche peut être cerné théoriquement et empiriquement de plusieurs façons. On parle souvent des "méthodes" quantitatives, qualitatives, structurales. Pour éviter des confusions terminologiques, il vaut mieux utiliser le terme protocole pour nommer ces démarches particulières. Selon l'auteur, le protocole est une "liste de conventions appliquées dans une opération" (p 34), ou encore "un ensemble de règles appliquées systématiquement dans l'enregistrement d'informations et dans leur traitement ultérieur" (p 34). Ainsi le terme se prête bien à la tâche; on dira donc: protocole quantitatif, qualitatif, structural.

Dans les exemples d'application donnés par l'auteur (pp 34-39), il parle de notions qui peuvent s'avérer intéressantes pour le travail de la thèse: des approches statique et dynamique d'interaction avec la population (p 36), et surtout le protocole de décentration (p 37) et mise en perspective des observations dans le cadre d'une problématique plus générale.

Pour finir:
"l'exigence méthodologique consiste (…) à évaluer la pertinence et la fiabilité du chemin suivi selon un protocole donné ou [du chemin] à suivre selon la question posée ou l'hypothèse formulée" (p 36)

22 juil. 2008

Livre - Guy Sorman - Le génie de l’Inde

Auteur : Guy Sorman
Titre : Le génie de l’inde
Maison d’édition : Fayard
Année : 2000
Mots clés : développement, Inde, révolution verte, économie de la dignité

Dans ce livre Guy Sorman parle du développement économique récent de l'Inde, surtout à partir de la perspective de la "révolution verte" (grande augmentation de la production agricole indienne grâce à l'introduction de semences hybrides et d'un contexte structural favorable). Sans vouloir faire un résumé du livre, essayons d'indiquer quelques points de réflexion particulièrement intéressants par rapport à la thématique de la thèse*(1).

M. S. Swaminathan, biologiste indien réputé, est considéré le père de la révolution verte. En collaboration avec l'agronome américain Norman Borlaug, à partir des années 1970 Swaminathan a mis au point des hybrides de blé, de riz et de maïs qui ont permis une grande augmentation de la production indienne de céréales. Au delà des efforts initiaux dans le domaine de la biotechnologie, et convaincu que pour augmenter ses revenus les paysans pauvres avaient besoin d'être bien informés*(2), Swaminathan a mis en place à partir de 1995 dans le village de Kizhoor, à 20 kilomètres à ouest de Pondichéry, un terminal informatique.

Des volontaires (notamment des femmes appartenant aux plus basses castes) ont été formés pour utiliser l'équipement. Les programmes sont en langue local (tamoul), ce qui facilite leur appropriation par les utilisateurs. Basé dans la demande des agriculteurs, l'offre d'informations inclut: "où acheter des semences et des engrais au meilleur prix; les cours sur les marchés où ils vont écouler leurs produits (…), l'heure de passage du car (…) [mais aussi] un programme qui recense les aides publiques aux pauvres." (p177). Autant d'informations qui améliorent et la gestion du travail des petits agriculteurs et leur capacité de négociation face aux intermédiaires.

Donnant l'exemple des agriculteurs qui, après avoir été bien informés dans le centre informatique de Kizhoor, ont pu être éligibles à des programmes d'aide publique aux pauvres, Sorman parler du pouvoir de transformation social de la circulation du savoir. Selon lui: "la circulation instantanée du savoir modifiera la relation hiérarchique ancienne entre le pouvoir et le sujet, le citoyen deviendra un netoyen, mieux informé par son réseau qu'il n'est par la cité." (p177)

De façon plus générale et indépendamment de l'application technologique, la résistance de la pauvreté face à l'innovation est un autre point de réflexion qui mérite notre attention. Selon Sorman: "il n'est pas facile de convaincre un paysan pauvre [à innover]: non parce qu'il est ignorant ou rejette le changement, mais parce que son comportement conservateur est rationnel. (…) surtout s'il est à la limite de la survie, il ne peut pas aisément courir le risque du changement. Quelle assurance aurait-il en cas d'échec de l'innovation? Aucune. Il lui paraît donc préférable de ne pas innover." (p170). L'"accommodement à la pauvreté" des paysans indiens avait déjà été repéré par John Kenneth Galbraith (économiste américain, ambassadeur en Inde en 1961) tant que obstacle majeur au développement*(3). Sorman nous dit que Galbraith avait "conclu que toute stratégie de développement exigeait par priorité de réduire le risque de l'innovation" (p171).

C'est exactement pour répondre à cette nécessité de réduire le risque de l'innovation que Swaminathan a fait lui-même sur place des démonstrations de l'efficacité des nouvelles semences, par exemple. Des paysans étaient invités à visiter les champs expérimentaux de Swaminathan et peu à peu les plus entrepreneurs ont franchi le seuil de la méfiance pour adhérer aux nouvelles semences.

Après le succès de la révolution verte, Swaminathan a été amené à évaluer les limites de cette démarche. A part le fait que les nouvelles cultures étaient très consommatrices en eau et en engrais, ce qui engendre des contraintes écologiques importantes, cette initiative ne pouvait aider que les personnes ayant accès à la de terre. Complémentant le concept de développement derrière la révolution verte avec les dimensions écologique et humaine Swaminathan arrive à ce que Sorman appelle "l'économie de la dignité". Voici les commentaires de Sorman: "l'économie de la dignité s'adresse par priorité aux humbles, aux femmes, aux parias, et elle recourt à des techniques respectueuses des équilibres de la nature." (p172), "le critère de l'action économique qu'il [Swaminathan] propose n'est pas la puissance nationale, mais l'élévation de la dignité des individus; sa démarche doit donc à la pensée du Mahatma Gandhi pour qui l'homme, et non pas l'Etat ou la Nation, est la seule mesure du développement." (p168). Toujours à Kizhoor, cette approche de l'économie de la dignité support ainsi le développement de la production de champignons par des femmes pauvres et sans accès à la terre. Sorman conclut à propos de Swaminathan: "(…) il fait émerger des entrepreneurs économiquement autonomes à partir des couches les plus humbles de la population rurale."(p170)
____

*(1) Ces points sont traités principalement dans le chapitre 8, "Internet à Pondichéry".
*(2) Selon Swaminathan, "le savoir, c'est le pouvoir économique"
*(3) La thèse de John Galbraith sur l'accommodement de la pauvreté se trouve dans "Théorie de la pauvreté de masse", Gallimard, Paris, 1980

14 avr. 2008

L’être humain, une "machine à idées", selon Jean-François Dortier

Jean-François Dortier développe dans son livre L’Homme, cet étrange animal*, mais aussi dans son article Aux origines de la pensée**, la théorie de la machine à idées. Selon cette théorie l’aptitude à forger des idées serait à l’origine des caractéristiques proprement humaines et correspondrait au facteur causal unique pour le développement à la fois du langage, de l’art, de la technique et des cultures symboliques.

L’identification du propre de l’être humain a amené les chercheurs à faire des comparaisons systématiques avec les animaux. Plusieurs points distinctifs des humains ont été évoqués : la bipédie, de comportements particuliers comme la fabrication d’objets de toute sorte, le langage, la religion, etc. Dortier nous rappelle néanmoins que la supériorité de l’intelligence humaine par rapport à celle des autres animaux n’est pas absolue :

"Chaque espèce a développé des formes d’intelligence spécifiques (…) Peut-être même existe-t-il des formes de cognition qui nous seront toujours étrangères." (DORTIER, 2004 – p 353)

Il dit encore que la culture n’est pas une exclusivité des humains. Il a été prouvé à plusieurs reprises que les conduites animales ne sont pas que des réactions instinctives, et que plusieurs espèces sont capables de transmettre des savoirs à de nouvelles générations. Les cultures animales restent toutefois beaucoup plus simples que les humaines.

Le différentiel développé chez les humains serait l’aptitude cognitive de la métareprésentation, c’est-à-dire, l’utilisation des représentations comme objets de pensée, la création des mondes virtuels, ou encore, selon Dortier, l’invention proprement des idées. Cette spécificité de l’intelligence humaine a permis le développement d’autres aptitudes secondaires, comme, par exemple :

  • la faculté à évoquer mentalement des objets absents : créer des représentations mentales détachées du contexte immédiat ;
  • l’aptitude à l’anticipation : planifier des activités sur le long terme et agir "avec un modèle en tête" ; mais surtout
  • la capacité d’analyser nos états mentaux et d’agir pour les modifier en cohérence avec un plan, une intention, une finalité.

Dans la fabrication d’outils par exemple, cela signifie, selon Dortier :

"(…) se représenter à l’esprit un but à réaliser, avoir un schéma mental de l’objet à obtenir, puis organiser son action en buts et sous-buts en vue de parvenir à ce résultat."

Pour les êtres humains la métareprésentation aurait donné naissance au langage, mais aussi à la technique, à l’art, à la culture symbolique. Cette dernière est définie par Dortier comme "l’ensemble des lois, des règles morales, des institutions, des mythes et des idéaux collectifs qui organisent la vie collective des humains" (DORTIER, 2004 – p 355). Le langage n’est, pour lui, "qu’un outil – un outil collectif – qui sert à communiquer plus ou moins bien les pensées qui lui préexistent" (DORTIER, 2004 – p 357). En particulier, Dortier cite les recherches sur les images mentales, qui ont révélé l’existence d’une pensée visuelle indépendante du langage.

En appui de sa théorie de la machine à idées, l’auteur présente deux arguments supplémentaires : l’apparition simultanée dans l’histoire de l’évolution humaine de la technique, du langage, de l’art ; et l’existence d’un centre cérébral unique responsable par ces activités: le lobe frontal (particulièrement développé chez les humains).

Finalement, pour mettre en évidence l’importance de l’environnement culturel pour le développement de la pensée humaine, Dortier dit qu’il y a 30 mille ans le cerveau de Cro-Magnon possédait déjà, biologiquement parlant, les mêmes potentialités et les mêmes limites que le nôtre.

"Dès lors [il y a 30 mille ans], les conditions requises pour le développement de la pensée ne dépendront pas de l’évolution cérébrale, mais de la dynamique propre de l’évolution culturelle." (DORTIER, 2004 – p 362)

*DORTIER, J. F. (2004). L'homme, cet étrange animal. Sciences Humaines Editions.

**DORTIER, J. F. (2006). Aux origines de la pensée. Article dans la revue Les Grands Dossiers de Sciences Humaines, n° 1.

La métareprésentation et la communication inférentielle, selon Dan Sperber

En février 2000, Dan Sperber a donné une conférence dans le cadre de l’Université de Tous les Savoris, sous le titre de La communication du sens*. Il défend dans son exposé le modèle inférentiel de communication, selon lequel la base du processus de communication humaine est l’aptitude d’un interlocuteur à inférer le sens voulu à partir d’indices et d’un contexte. La capacité métareprésentationnelle – caractéristique spécifique des êtres humains – serait à la base de cette aptitude.

Dan Sperber commence son exposé par la présentation de la question, selon lui, la plus fondamentale de la communication humaine, à savoir :

"Comment je peux partager avec quelqu’un une pensée, un état mental, qui ne sort pas de ma tête ?"

Essayant de répondre à cette question, le modèle du code se base sur l’association entre sens et expressions et le partage d’un code commun entre l’émetteur et le récepteur. Ainsi, l’émetteur pourrait choisir des expressions du code qui correspondent au sens qu'il veut transmettre, ensuite verbaliser ces expressions, et le récepteur de son côté pourrait décoder les expressions pour retrouver les sens voulu.

Les langues humaines sont les codes les plus riches dont nous avons connaissance, mais force est de constater que les expressions du langage présentent des versions toujours ambigües et incomplètes du sens voulu par l’émetteur. Une grande partie de la communication humaine se fait de façon implicite, et donc non directement codé.

Une adaptation du modèle du code propose de garder le rôle fondamental du code en soi et de compléter le processus de compréhension par l’inférence. Dans ce cas il faudrait expliquer comment cette inférence a lieu…

Inversant le rapport entre le code et l’inférence, nous arrivons au modèle inférentiel de communication :

  1. l’émetteur produit un indice du sens voulu, cet indice peut ne pas exister en aucun code spécifique ;
  2. le récepteur infère le sens voulu à partir de l’indice et du contexte.

Ainsi, une expression linguistique serait un indice (particulièrement riche) mais elle ne consisterait pas en un encodage du sens voulu.

"On ne peut jamais encoder pleinement ce que l’on veut dire."

L’inférence du sens est possible chez les humains en raison d’une aptitude qui nous est propre (et qui, selon Sperber, serait la principale distinction de la pensée humaine par rapport aux autres animaux) : la capacité métareprésentationnelle. Il s’agit de la capacité de reconnaître dans l’autrui des états mentaux, des désirs, des croyances. Concevoir un sens voulu par l’émetteur est clairement une condition nécessaire à l’inférence qui permet la compréhension du message par le récepteur.

Le modèle inférentiel se base donc sur la capacité de métareprésentation des êtres humains et casse le lien entre communication et langage, imposé auparavant par le modèle du code. Sperber propose alors trois points de conclusion pour son exposé :

  • "la communication humaine est un effet secondaire de la capacité d’attribuer des états mentaux à autrui [capacité métareprésentationnelle] ;
  • la communication inférentielle est possible sans langage, mais grâce aux langages son pouvoir expressif est très augmenté ;
  • le décodage du sens linguistique n’est qu’une étape de la découverte inférentielle du sens voulu".


* SPERBER, D. (2000). La communication du sens. Conférence donné le 19/02/2000 dans le cadre de l'Université de Tous les Savoirs, disponible sur Internet à l'adresse: http://www.canalu.com (consulté le 01/04/08).

11 avr. 2008

Diversité et stabilité culturelles par la modularité de l’esprit, selon Dan Sperber

Dans l’article Unité et diversité des cultures*, Dan Sperber utilise l’hypothèse de la modularité de l’esprit humain pour expliquer à la fois la diversité et la stabilité des cultures humaines.

Les modules seraient des prédispositions cognitives spécialisées du cerveau humain. Un module traite des informations (des inputs) spécifiques, qui respectent ou correspondent à certains critères.

"On peut citer comme exemples classiques de modules : la reconnaissance de visages, la peur du vide, l’attribution d’états mentaux à autrui, le décodage des énoncés, la lecture et l’écriture."

Sperber dit que la majorité des modules mentaux humains sont des modules d’apprentissage, et même si ils ont des bases innées, ils ne sont pas complètement innés : leurs formes matures dépendent du processus en soi d’apprentissage.

Sperber rappelle que les modules ont deux types de domaine d’activation :

  • le domaine propre : l’ensemble des inputs qu’il a pour fonction de traiter ;
  • le domaine effectif : l’ensemble des inputs qu’il traite effectivement.

Selon Sperber, le domaine effectif d’un module donné (p.ex. la reconnaissance de visages) peut être envahi par des inputs artificiels (p.ex. le maquillage). Or,

"(…) tandis que les inputs naturels des modules cognitifs ne varient que modestement d’un environnement à l’autre, différentes cultures peuvent produire des inputs artificiels qui varient énormément e qui néanmoins satisfont aux conditions d’input des mêmes modules."

Ainsi, d’un côté, l’existence même de modules cognitifs en tant que base commune entre les individus d’une société humaine expliquerait la stabilité des cultures.

De l’autre côté, la possibilité d’invasion du domaine effectif d’un module par des inputs artificiels et la grande variété des stimuli sociaux des différentes cultures expliqueraient la diversité culturelle.

* SPERBER, D. (2006). Unité et diversité des cultures. Article dans la revue Les Grands Dossiers de Sciences Humaines, n° 1.