Français: Blog sur la thèse de doctorat d'Eric Pasquati, dont le thème est l'appropriation des technologies de l'information et de la communication (TIC) par des agriculteurs ouest-africains.

English: Eric Pasquati's PhD concerning the appropriation of ICT by farmers in West Africa. Please, fell free to leave your comments in English.

Português: Tese de doutorado de Eric Pasquati sobre a apropriação das tecnologias da informação e da comunicação (TIC) pelos agricultores da
África do Oeste. Será um prazer discutir também em Português sobre o tema.

Español: Tesis de doctorado de Eric Pasquati sobre la
apropiación de las tecnologías de información y de la comunicación (TIC) por los agricultores del África de l'Oeste. Sientan la libertad de dejar también sus comentarios en español.

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27 sept. 2008

Livre – Philippe Breton – L'utopie de la communication

Auteur : Philippe Breton
Titre : L'utopie de la communication
Maison d’édition : La Découverte
Année : 1997
169 pages
Mots clés: communication, information, connaissance, médias, individualisme

Philippe Breton fait dans ce livre une forte critique à l'utopie de la communication, un "courant de pensée qui, à partir des années quarante, fait de la communication l'axe central de réorganisation des sociétés" (p. 9). La première partie du livre est dédiée à la caractérisation de la communication comme "valeur", la deuxième à l'ancrage de la naissance de cette utopie au contexte historique de la première moitié du XXème siècle. La troisième et dernière partie regroupe les critiques proprement dites. Laissons claire dès maintenant qu'il ne s'agit pas de critiques à la communication en soi – tant que moyen d'expression des hommes, Philippe Breton la reconnaît comme fondamentale pour le développement et l'exercice de la démocratie – mais plutôt des critiques à l'excès de sa valorisation; il nous dit en conclusion: "le paradoxe qui est décrit dans ce livre est que trop de communication conduisait finalement à une remise en question de la démocratie elle-même" (p. 169). Dans ce petit article mon objectif n'est pas de faire un résumé de l'ouvrage, mais plutôt de souligner des passages qui m'ont fait réfléchir sur la notion de communication, sur l'ampleur de son influence sur la société et, finalement, sur quelques effets de l'excès cité par Philippe Breton.

Un contexte historique particulièrement favorable pour la naissance d'une nouvelle utopie

La dégradation de la valeur de la vie humaine se concrétise pendant toute la première moitié du XXème siècle lors du grand conflit qui regroupe la 1ère et la 2ème guerres mondiales. L'exécution des juifs dans des champs de concentration nazis et le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki sont des faits expressifs de cette barbarie moderne. La société d'après guerre est traumatisée et perdue[1], non pas simplement par le vécu du conflit mais par les horreurs rendus publiques à son terme. Le contexte est donc favorable[2] à l'émergence d'une nouvelle utopie. En particulier, on comprend mieux le rôle central attribué à la transparence dans cette nouvelle utopie quand on analyse l'importance du secret dans la mise en œuvre de la barbarie moderne[3]. "Face à la crise générale des valeurs, la communication va apparaître à la fois comme une nouvelle valeur, mais une valeur vide, non moraliste, puisqu'elle n'intervient pas sur le contenu des rapports entre les hommes" (p. 94).

Norbert Wiener: l'homme purement social et la communication comme arme contre l'entropie

Philippe Breton attire l'attention à la pensée du mathématicien américain Norbert Wiener, père de la cybernétique, que dans les années 1950 propose une nouvelle vision du réel: "le réel peut tout entier s'interpréter en termes d'information et de communication" (p 25), le mouvement d'échange d'informations est considéré comme "constitutif intégralement des phénomènes, aussi bien naturels qu'artificiels" (p 26). Dans cette vision, il n'y a pas de place pour l'intérieur des êtres, tout est à l'extérieur, et tout s'explique par les relations extérieures entre les êtres et les phénomènes. Wiener a proposé donc une représentation alternative de l'homme: détachée de la biologie (et donc supposée contraire à toute possibilité de développement du racisme[4]) et vidée de toute valeur intérieure: "(…) l'homme [comme] un être purement social, pilotant son destin rationnellement en fonction des contraintes externes plutôt que 'dirigé par l'intérieur' par des valeurs." (p. 98).

Partant d'un discours purement scientifique et extrapolant l'analogie avec la 2ème loi de la thermodynamique (de l'entropie), Wiener croyait que l'univers est un système clos, destiné à la destruction finale (quand l'entropie générale sera à son niveau maximale, en d'autres termes, quand la plus grande homogénéité possible sera atteinte). La portée sociale de cette vision se concrétise par la responsabilité de l'homme, vis-à-vis et de la société et de la nature, de faire "reculer localement l'entropie" (p 34), de lutter contre le "diable" du désordre avec, selon Wiener, son opposé: l'information.

Parenthèse sur la société de la communication

"Les hommes ont toujours échangé entre eux (…) Ils ont probablement toujours utilisé des 'techniques de communication', qu'elles soient matérielles ou intellectuelles. Dans ce sens, les sociétés humaines ont toutes et toujours été des 'sociétés de communication', et cette activité se présente comme une donnée anthropologique permanente. L'une des différences entre le passé et le présent est sans doute, depuis l'impulsion donnée par l'invention de l'écriture, puis de la rhétorique, le fort mouvement d'innovation dans ce domaine. L'autre différence est, bien sûr, la valeur sociale qu'on accorde aujourd'hui à ces techniques. (…) La communication fonctionne aujourd'hui de plus en plus systématiquement dans le discours social comme un recours universel, sinon comme le seul recours. Chaque problème trouverait ainsi une approche 'rationnelle' grâce à la 'communication' qui apporterait à la fois la 'transparence' dans l'analyse et le 'consensus' dans la solution." (p. 124-5)

Les effets pervers de l'utopie de la communication

Philippe Breton considère cette utopie de la communication irréalisable, mais non pour autant inoffensive. Voici de façon résumé de points intéressants de sa critique aux excès de valorisation de la communication.

La confusion entre information et connaissance: "L'un des troubles provoqués par les médias aujourd'hui est le fait que l'homme moderne croit avoir accès à la signification des événements simplement parce qu'il est informé sur eux" (p. 141). Breton parle de l'importance de l'"expérience vécue", que l'information "aussi bien faite soit-elle, ne peut pas restituer ou remplacer" (p. 141). Et comme "l'ignorance n'a pas de meilleur allié que l'illusion du savoir" (p. 141), les médias seraient en train de favoriser l'ignorance à propos du monde et non pas sa connaissance. Cette confusion entre accès à l'information et le développement d'une connaissance est présente aussi dans l'utilisation des multimédias pour l'éducation. Selon Breton, "le processus éducatif n'est pas d'abord une affaire d'accès au savoir, mais bien plutôt une manière de poser la question, fondamentale, du désir de savoir. Améliorer l'accès ne changera pas une virgule à la situation du désir de savoir qui doit animer l'élève" (p. 145). Et il dit même que cela pourrait engendrer un grand problème: "d'augmenter le faussé entre ceux qui sont dotés par la nature ou par l'environnement familial d'un tel désir, et ceux qui auront besoin d'un système éducatif attentionné pour le faire naître et l'entretenir" (p. 146). Breton parle également de "l’idolâtrie de l'outil" comme déviation de son utilité.

L'incontournabilité des médias: Breton dit que les médias "prétendent au monopole de la circulation de l'information entre les hommes" (p. 150), et que cela signifierait un danger pour la démocratie, car cette dernière "implique une maîtrise des moyens d'expression par ceux-là mêmes qui s'expriment" (p. 150). "Le message principal que les médias véhiculent aujourd'hui est l'importance de la communication comme valeur centrale autour de laquelle la société est censée s'organiser." (p. 152) Les médias exerceraient ainsi une contrainte invisible sur la société, caractéristique propres aux idéologies. Mais Breton rappelle que "l'impact des médias est relatif à la nature du lien social dans lesquels ils interviennent." (p. 152). A ce propos il conclut: "les médias, aujourd'hui incontournables, ne sont peut-être finalement, sous leur forme actuelle, qu'un aspect transitoire de l'activité humaine, directement lié à l'état singulièrement dépressif du lien social" (p. 152).

L'illusion du pouvoir libérateur de la communication: l'illusion ici est basée sur l'idée que "le seul fait de communiquer serait suffisant pour vivre harmonieusement en société" (p. 157). Or, Breton dit que "la communication ne peut jamais apporter un plus, une véritable nouveauté: son rôle se limite le plus souvent à réduire un désordre, à rétablir une situation. La communication est bien, sous quelque angle qu'on la prenne, une valeur réactionnelle" (p. 158).

Le risque d'un nouvel individualisme: d'un côté, la société de la communication rend publique, de façon de plus en plus trivial, des aspects de la vie individuelle avant considérés comme privés, ce qui entrainerait un renfermement des individus autour d'eux-mêmes. Selon Breton cela a une relation avec les modifications structurelles des familles: "Là où la famille élargie constituait un rempart contre une ingérence trop forte de la société globale et un lieu de développement d'une vie privée partagée, l'individu doit réinventer un espace de protection de ce qu'il est sans doute en droit de considérer comme strictement personnel. Cet espace, aujourd'hui, semble être fortement individualisé" (p. 155). De l'autre côté, la configuration d'une société "fortement communicante mais faiblement rencontrante", où l'individu est "à la fois phobique à la présence physique d'autrui, mais en même temps étroitement dépendant de sa présence virtuelle" (p. 161). Breton cite le commentaire de la psychologue Sherry Turkle à propos de la relation de quelques uns de ses patients et l'ordinateur, ce dernier "offre une compagnie dénuée du caractère menaçant de l'intimité avec autrui"[5]. Breton conclu que: "Ce néo-individualisme se vit comme extraordinairement communicant, mais c'est au prix de vider la communication de sa substance: la rencontre avec l'autre, la rencontre avec un univers qu'on a pas forcement choisi, la confrontation avec ce que l'on pourrait appeler, au sens fort, une surprise" (p. 161).

La montée de la xénophobie: l'individualisation du contenu et des services de communication engendrerait un recentrage de l'individu sur ses propres intérêts et serait propice au développement de la xénophobie: "cette mise à distance de l'autre et ce repli dans 'mon monde' portent en germe une forme nouvelle de xénophobie" (p. 163).

Le "déni systématique du conflit" (p. 164): l’extrémisme des actes de communication qui poursuivent un idéal d’harmonie absolue s’opposerait à toute forme de conflit. En pratique cela engendrerait la minimisation de la possibilité de critique : "La recherche de l’harmonie et du consensus, l’obsession de la positivité présuppose l’élimination systématique de toute forme d’expression critique" (p. 165).

La critique de Breton sur le monopole des médias sur la circulation de l'information serait peut-être à relativiser face au développement des outils de production collaborative de contenu (parfois appelés outils "web 2.0"). Néanmoins, force est de constater que l'utilisation de ces mêmes outils pourraient être vue comme une expression encore plus d'actualité du nouvel individualisme cité par Philippe Breton.

Pour finir une citation de l'introduction de l'ouvrage en question:
"Quelqu'un, un jour, me raconta l'histoire des deux amis qui se rencontrent. L'un demande à l'autre: 'ça va?', et l'autre, après l'avoir regardé, répond: 'Oh toi, ça va; et moi?' Voilà un bon résumé des effets pervers que génère la nouvelle utopie dans notre société: un homme sans intérieur, réduit à son image." (p. 12)
__________

[1] Philippe Breton nous dit que "la perte de points de repère, mais surtout l'idée selon laquelle les points de repères ne sont pas nécessaires pour l'action, témoigne d'une certaine façon de l'état de délabrement dans lequel se trouvent les sociétés d'après-guerre." (p. 93)

[2] Breton nous dit que "c'est parce qu'elle intervient dans une situation de vide à la fois sur le plan des valeurs et sur celui des systèmes de représentation politique, que l'utopie de la communication a connu progressivement un tel succès" (p. 93).

[3] Différemment des autres moments historiques semblables, "la barbarie contemporaine s'exerce au sein d'îlots bien délimités, cernés par un milieu resté dans l'ensemble civilisé et organisé. (…) On ne comprendra pas l'attrait que le thème de la transparence aura par la suite, si l'on ne se rappelle pas au préalable l'importance de cette connivence qui s'établi entre le secret et la barbarie moderne." (p. 77). Le génocide des juifs dans les champs de concentration, par exemple, a été tenu secret aux juifs (probablement pour faciliter le contrôle des autres prisonniers et même la capture des juifs vers les champs de concentration), aux Alliés, et également à la majorité de la population allemande, et même ceux qui connaissait la vérité la gardait comme un secret (peut-être craignant la réaction des propres partisans du système nazi face à l'extrême dégradation morale à laquelle le racisme les avait conduit).

[4] "Cet homme nouveau ne peut plus – à condition qu'il évolue dans une société de communication – être l'objet d'un quelconque racisme, puisque la race fait appel à la biologie et que la biologie n'a plus rien à faire avec ce nouvel homme-là." (p. 98)

[5] Sherry Turkle, dans le rapport: The National Information Infrastructure: Agenda for Action, repris dans le discours de présentation du vice-président Al Gore le 11 janvier 1994 devant l'Académie des arts et des sciences de la télévision de Los Angeles

14 avr. 2008

L’être humain, une "machine à idées", selon Jean-François Dortier

Jean-François Dortier développe dans son livre L’Homme, cet étrange animal*, mais aussi dans son article Aux origines de la pensée**, la théorie de la machine à idées. Selon cette théorie l’aptitude à forger des idées serait à l’origine des caractéristiques proprement humaines et correspondrait au facteur causal unique pour le développement à la fois du langage, de l’art, de la technique et des cultures symboliques.

L’identification du propre de l’être humain a amené les chercheurs à faire des comparaisons systématiques avec les animaux. Plusieurs points distinctifs des humains ont été évoqués : la bipédie, de comportements particuliers comme la fabrication d’objets de toute sorte, le langage, la religion, etc. Dortier nous rappelle néanmoins que la supériorité de l’intelligence humaine par rapport à celle des autres animaux n’est pas absolue :

"Chaque espèce a développé des formes d’intelligence spécifiques (…) Peut-être même existe-t-il des formes de cognition qui nous seront toujours étrangères." (DORTIER, 2004 – p 353)

Il dit encore que la culture n’est pas une exclusivité des humains. Il a été prouvé à plusieurs reprises que les conduites animales ne sont pas que des réactions instinctives, et que plusieurs espèces sont capables de transmettre des savoirs à de nouvelles générations. Les cultures animales restent toutefois beaucoup plus simples que les humaines.

Le différentiel développé chez les humains serait l’aptitude cognitive de la métareprésentation, c’est-à-dire, l’utilisation des représentations comme objets de pensée, la création des mondes virtuels, ou encore, selon Dortier, l’invention proprement des idées. Cette spécificité de l’intelligence humaine a permis le développement d’autres aptitudes secondaires, comme, par exemple :

  • la faculté à évoquer mentalement des objets absents : créer des représentations mentales détachées du contexte immédiat ;
  • l’aptitude à l’anticipation : planifier des activités sur le long terme et agir "avec un modèle en tête" ; mais surtout
  • la capacité d’analyser nos états mentaux et d’agir pour les modifier en cohérence avec un plan, une intention, une finalité.

Dans la fabrication d’outils par exemple, cela signifie, selon Dortier :

"(…) se représenter à l’esprit un but à réaliser, avoir un schéma mental de l’objet à obtenir, puis organiser son action en buts et sous-buts en vue de parvenir à ce résultat."

Pour les êtres humains la métareprésentation aurait donné naissance au langage, mais aussi à la technique, à l’art, à la culture symbolique. Cette dernière est définie par Dortier comme "l’ensemble des lois, des règles morales, des institutions, des mythes et des idéaux collectifs qui organisent la vie collective des humains" (DORTIER, 2004 – p 355). Le langage n’est, pour lui, "qu’un outil – un outil collectif – qui sert à communiquer plus ou moins bien les pensées qui lui préexistent" (DORTIER, 2004 – p 357). En particulier, Dortier cite les recherches sur les images mentales, qui ont révélé l’existence d’une pensée visuelle indépendante du langage.

En appui de sa théorie de la machine à idées, l’auteur présente deux arguments supplémentaires : l’apparition simultanée dans l’histoire de l’évolution humaine de la technique, du langage, de l’art ; et l’existence d’un centre cérébral unique responsable par ces activités: le lobe frontal (particulièrement développé chez les humains).

Finalement, pour mettre en évidence l’importance de l’environnement culturel pour le développement de la pensée humaine, Dortier dit qu’il y a 30 mille ans le cerveau de Cro-Magnon possédait déjà, biologiquement parlant, les mêmes potentialités et les mêmes limites que le nôtre.

"Dès lors [il y a 30 mille ans], les conditions requises pour le développement de la pensée ne dépendront pas de l’évolution cérébrale, mais de la dynamique propre de l’évolution culturelle." (DORTIER, 2004 – p 362)

*DORTIER, J. F. (2004). L'homme, cet étrange animal. Sciences Humaines Editions.

**DORTIER, J. F. (2006). Aux origines de la pensée. Article dans la revue Les Grands Dossiers de Sciences Humaines, n° 1.

La métareprésentation et la communication inférentielle, selon Dan Sperber

En février 2000, Dan Sperber a donné une conférence dans le cadre de l’Université de Tous les Savoris, sous le titre de La communication du sens*. Il défend dans son exposé le modèle inférentiel de communication, selon lequel la base du processus de communication humaine est l’aptitude d’un interlocuteur à inférer le sens voulu à partir d’indices et d’un contexte. La capacité métareprésentationnelle – caractéristique spécifique des êtres humains – serait à la base de cette aptitude.

Dan Sperber commence son exposé par la présentation de la question, selon lui, la plus fondamentale de la communication humaine, à savoir :

"Comment je peux partager avec quelqu’un une pensée, un état mental, qui ne sort pas de ma tête ?"

Essayant de répondre à cette question, le modèle du code se base sur l’association entre sens et expressions et le partage d’un code commun entre l’émetteur et le récepteur. Ainsi, l’émetteur pourrait choisir des expressions du code qui correspondent au sens qu'il veut transmettre, ensuite verbaliser ces expressions, et le récepteur de son côté pourrait décoder les expressions pour retrouver les sens voulu.

Les langues humaines sont les codes les plus riches dont nous avons connaissance, mais force est de constater que les expressions du langage présentent des versions toujours ambigües et incomplètes du sens voulu par l’émetteur. Une grande partie de la communication humaine se fait de façon implicite, et donc non directement codé.

Une adaptation du modèle du code propose de garder le rôle fondamental du code en soi et de compléter le processus de compréhension par l’inférence. Dans ce cas il faudrait expliquer comment cette inférence a lieu…

Inversant le rapport entre le code et l’inférence, nous arrivons au modèle inférentiel de communication :

  1. l’émetteur produit un indice du sens voulu, cet indice peut ne pas exister en aucun code spécifique ;
  2. le récepteur infère le sens voulu à partir de l’indice et du contexte.

Ainsi, une expression linguistique serait un indice (particulièrement riche) mais elle ne consisterait pas en un encodage du sens voulu.

"On ne peut jamais encoder pleinement ce que l’on veut dire."

L’inférence du sens est possible chez les humains en raison d’une aptitude qui nous est propre (et qui, selon Sperber, serait la principale distinction de la pensée humaine par rapport aux autres animaux) : la capacité métareprésentationnelle. Il s’agit de la capacité de reconnaître dans l’autrui des états mentaux, des désirs, des croyances. Concevoir un sens voulu par l’émetteur est clairement une condition nécessaire à l’inférence qui permet la compréhension du message par le récepteur.

Le modèle inférentiel se base donc sur la capacité de métareprésentation des êtres humains et casse le lien entre communication et langage, imposé auparavant par le modèle du code. Sperber propose alors trois points de conclusion pour son exposé :

  • "la communication humaine est un effet secondaire de la capacité d’attribuer des états mentaux à autrui [capacité métareprésentationnelle] ;
  • la communication inférentielle est possible sans langage, mais grâce aux langages son pouvoir expressif est très augmenté ;
  • le décodage du sens linguistique n’est qu’une étape de la découverte inférentielle du sens voulu".


* SPERBER, D. (2000). La communication du sens. Conférence donné le 19/02/2000 dans le cadre de l'Université de Tous les Savoirs, disponible sur Internet à l'adresse: http://www.canalu.com (consulté le 01/04/08).

9 avr. 2008

Notion de communication

Dans la même ligne de ce qui a été dit à propos du terme "culture", voici quelques idées à propos du terme communication*:
  • la communication est un processus de mise en relation entre acteurs, qui peuvent être, des individus, des individus avec des machines, ou simplement des machines;
  • l'objectif de la communication est l'échange d'informations entre les acteurs en question;
  • si la communication se donne entre des individus, elle peut être dite communication humaine; cela regroupe la communication interpersonnelle (entre deux ou plus individus) et la communication de masse (quand des informations sont adressées à un très grand nombre d'individus à partir d'un nombre limité de émetteurs);
  • la communication humaine, à son tour, est un processus de transmission intentionnelle* d'informations entre individus; ces informations sont en partie explicites, en partie implicites (ce qui peut nous amener à la discussion sur les limites du langage objectif dans le processus de transmission du sens voulu par l'émetteur et interprété par le récepteur);
  • la communication humaine se décompose en:
a) production d'une représentation publique par l'émetteur, à partir d'une représentation mentale que lui est propre; et
b) interprétation, par le récepteur, de la représentation publique transmise, pour forger sa propre représentation mentale du sujet en question.
  • ce modèle souligne la différence qui existe entre les représentations mentales de l'émetteur et du récepteur dans n'importe quel processus de communication: une fois que le contexte n'est pas perçu de la même manière par les deux acteurs (de par leurs propres histoires personnelles et intentions), ce contexte sera utilisé de façon non symétrique dans les processus de production et d'interprétation de la représentation publique échangée. Le résultat est que, indépendamment du soin avec l'objectivité du processus de transmission d'un sens voulu par l'émetteur, il y aura toujours une marge d'ambigüité dans la communication, et la représentation mentale du récepteur sera toujours différente de celle de l'émetteur.
Voir ci-dessous une carte conceptuelle correspondante aux idées présentées.


* Ces réflexions se basent sur les sources suivantes:
DORTIER, J. F. (2000). Aux origines de la pensée. Article dans la revue Les Grands Dossiers de Sciences Humaines, n° 1.
SPERBER, D. (2006). Unité et diversité des cultures. Article dans la revue Les Grands Dossiers de Sciences Humaines, n° 1.
SPERBER, D. (2000). La communication du sens. Conférence donné le 19/02/2000 dans le cadre de Université de Tous les Savoirs, disponible sur Internet à l'adresse: http://www.canalu.com (consulté le 01/04/08).