Français: Blog sur la thèse de doctorat d'Eric Pasquati, dont le thème est l'appropriation des technologies de l'information et de la communication (TIC) par des agriculteurs ouest-africains.

English: Eric Pasquati's PhD concerning the appropriation of ICT by farmers in West Africa. Please, fell free to leave your comments in English.

Português: Tese de doutorado de Eric Pasquati sobre a apropriação das tecnologias da informação e da comunicação (TIC) pelos agricultores da
África do Oeste. Será um prazer discutir também em Português sobre o tema.

Español: Tesis de doctorado de Eric Pasquati sobre la
apropiación de las tecnologías de información y de la comunicación (TIC) por los agricultores del África de l'Oeste. Sientan la libertad de dejar también sus comentarios en español.

22 mai 2009

suggestions d'un jury de thèse

Le 18 mai 2009, j'ai été à la soutenance de thèse de Susana Bleil à propos des Sans Terre au Sud du Brésil. Indépendamment de l'écart entre le sujet de cette thèse et celui de la mienne, quelques commentaires du jury m'ont semblé particulièrement pertinents, les voici:

sur le fond:
  • ne pas se cantonner à l'objet d'étude: comparer, mettre en relation, contextualiser, prendre de la distance
  • bien intégrer le théorique, le descriptif et l'analyse
  • réflechir aux conditions socioculturels d'engagement/desengagement aux intitutions locales
  • décrire l'hierarchie (et les rapports de pouvoir) dans ses expressions quotidiennes, dans la réalité concrète de la vie sociale
  • le plus fondamental en ce qui concerne les entretiens serait de "prendre au sérieux les choses qui sont importantes pour la personne devant toi"

sur la forme:
  • faire référence seulement aux textes qui effectivement a été utilisé dans la construction du raisonnement (des "références oubligées" qui ne sont pas vraiement utilisées finnissent par alourdir le texte sans nécessité)
  • pour faciliter la lecture, penser à utiliser pertinnement des images (aussi des cartes) et des encadrés

Félicitation à Susana par son succès dans sa thèse!

Article – Long, Villareal, 1999 - Savoir et Pouvoir

Auteur : Norman LONG & Magdalena VILLAREAL
Titre : L'enchevêtrement du savoir et du pouvoir dans les interfaces du développement
dans: "La reconnaissance du savoir rural: savoir de populations, recherche agricole et vulgarisation", sous la direction de Ian Scoones et John Thompson
Maison d’édition : Karthala et CTA
Année : 1999
Mots clés : savoir, pouvoir, développement rural


Voici quelques bribes des idées que Long et Villareal développent dans cet article. Une fois qu'ils traitent de la question de la construction du savoir la reliant à des aspects sociaux, parmi lesquels des rapport de pouvoir, cet article me semble particulièrement important pour ma thèse! J'ai essayé d'appuyer mes descriptions des idées avec des citations du texte.

  • le savoir se construit sur du savoir existant, et sa construction dépend de l'expérience socioculturelle des acteurs
"le traitement et l'absorption de nouveaux éléments d'information et de nouveaux cadres discursifs et cognitifs ne sont possibles qu'en se fondant sur des réseaux de savoir et des modes d'évaluation existants, qui sont à leur tour restructurés en passant par le canal de la communication. (...) le savoir repose sur l'accumulation de l'expérience sociale, des engagements et du caractère culturellement déterminé des acteurs concernés." (p.75)

  • des éléments présents dans le processus de construction ("création/diffusion") du savoir (p.75):
  1. "stratégies et faculté des acteurs à se fonder sur des répertoires de savoir existants et à absorber de nouvelles informations";
  2. "processus de validation par lesquels l'information nouvellement introduite et les sources dont elle émane sont jugés acceptables et utiles ou sont réfutées";
  3. "diverses transactions impliquant l'échange de matériel spécifique et d'avantages symboliques".

  • la construction du savoir dépend d'aspects sociaux et notamment des rapports de pouvoir entre les acteurs
"(…) la naissance et l'utilisation du savoir ne relèvent pas simplement de la notion de maîtrise, de l'efficacité technique ou de l'herméneutique (c'est-à-dire de la médiation de la compréhension d'autrui par un interprétation théorique de la nôtre), mais impliquent des éléments de contrôle, d'autorité et de pouvoir enchâssés dans les relations sociales. C'est pourquoi des dissonances notables sont probables entre les différentes catégories d'acteurs impliqués dans la production, la diffusion et l'utilisation du savoir. (…) les clivages sociaux importants ne coïncident pas parfaitement avec la distinction opérée entre les 'producteurs', les 'diffuseurs' et les 'utilisateurs' de savoir (Richards, 1985; Box, 1987; Rhoades et Bebbington, 1988)." (p.75)

  • la base d'interaction entre les acteurs est la discontinuité et non le lien… La signification est transformée et non pas transférée…
"(...) tant que nous conceptualiserons la création/diffusion du savoir en termes de liaison ou de transfert, sans prêter suffisamment d'attention à l'intervention de l'homme et à la transformation du sens au point d'intersection entre les mondes-vies des divers acteurs et sans analyser les interactions sociales en jeu, nous ne saisirons pas les sens même du savoir. C'est pourquoi nous proposons d'adopter comme fil conducteur la discontinuité et la transformation et non le lien et le transfert de la signification." (p.76)

  • il ne faut pas penser la différence de façon dichotomique (les acteurs extérieurs d'un côté et les locaux d'un autre) car le "groupe" des locaux n'est pas homogène. Il serait impossible de créer un système d'échange fructueux sans limiter l'adaptabilité aux changements et la capacité d'innovation des acteurs locaux… (…?...)
"(…) il n'est pas seulement improbable que différentes parties (agriculteurs, vulgarisateurs et chercheurs) partagent les mêmes priorités et paramètres cognitifs; on doit également s'attendre à une différenciation interne des communautés 'épistémiques' (c'est-à-dire celles qui ont en commun des sources et modes de savoir similaires) sur la base de leurs répertoires de savoir et de l'application qu'elles en font. C'est pourquoi la création des conditions favorisant l'émergence d'un système d'acquisition du savoir (impliquant des échanges mutuellement avantageux et des flux d'information entre différents acteurs) semble irréalisable; et pour autant que quelqu'un y parvienne, ce serait aux dépens de l'innovation et de l'adaptabilité au changement, toutes deux étant davantage tributaires de la diversité et de la fluidité du savoir que de l'intégration et de la systématisation." (p.76)

"Les processus d'acquisition du savoir (…) sont tout aussi à même de refléter et de nourrir les conflits existant entre les groupes sociaux que de conduire à l'élaboration de perceptions et d'intérêts communs. Et, pour autant qu'il s'agisse de l'état normal des choses, il devient alors irréaliste d'imaginer pouvoir 'gentiment' orienter les systèmes d'acquisition du savoir vers des modes d'intégration et de coordination meilleurs." (p.84)

  • L'intérêt est d'étudier les interfaces entre les divers mondes-vies et de comprendre l'origine des discontinuités caractéristiques de ces interfaces
"L'étude de ces interfaces s'attache donc essentiellement à analyser les discontinuités de la vie sociale. De telles discontinuités se caractérisent par des divergences en termes de valeurs, d'intérêts de savoir et de pouvoir. Les interfaces se produisent habituellement aux confluents de mondes-vies et de sphères sociales différents et souvent conflictuels." (p.77)

  • Plus que comprendre les différences de pouvoir et les conflits, il faut aussi comprendre la dynamique d'adaptation qui permet aux différents acteurs d'interagir
Les interactions entres les différents acteurs "doivent être analysées en tant que composantes des processus continus de négociation, d'adaptation et de transfert de sens qui s'élaborent entre les acteurs concernés." (p.77)

"L'analyse des interfaces, (...) implique non seulement la compréhension des conflits et des différences de pouvoir qui prévalent entre les parties concernées, mais également une tentative visant à mettre au jour la dynamique d'adaptation culturelle qui permet aux différentes visions du monde d'interagir." (pp.77)

  • il y une différence cognitive certaine entre les agriculteurs, les vulgarisateurs et les chercheurs:
"En prenant l'exemple de la culture de manioc en République Dominicaine, Box (1989) démontre en quoi les mondes-vies des chercheurs, des vulgarisateurs et des agriculteurs sont en partie hermétiques l'un pour l'autre. Il conclut:
'Les réseaux cognitifs sont très segmentés (…) ils séparent les communautés. (…) Les mondes-vies des participants, ou leurs systèmes de valeurs, leurs règles et leurs intérêts, sont si différents qu'ils ne permettent ni communication ni interaction entre les parties.' " (p.80)

  • des fonctionnements des réseaux de connaissances
"Comme l'ont révélé de précédentes études sur les réseaux de communication (notamment Allen et Cohen, 1969; Long, 1972; Long et Roberts, 1984), certains individus ou groupes deviennent souvent les éléments sociométriques incontournables d'un réseau défini de rapports sociaux ainsi que les points de jonction avec des sphères plus vastes. C'est-à-dire qu'ils font office de 'gardiens' ou d''intermédiaires' au service de réseaux et de sphères sociales structurellement plus éloignés." (p.81)

"(...) la diffusion efficace d'idées et d'informations au sein d'un réseau d'individus repose sur l'existence de ce que Granovetter (1983) nomme les 'liens superficiels', 'qui rapprochent les segments divergents des réseaux qui, sans cela, seraient isolés les uns des autres' (Milardo, 1988)." (p.81)

"(…) D'autre part, afin de pouvoir agir sur l'information, il est généralement nécessaire que les individus s'assurent le soutien d'autrui. Ceci suppose un consensus normatif minimum et, dans certains cas, la faculté d'établir des règles et de les faire respecter par les membres (Moore, 1973). Cette capacité présuppose l'existence d'un réseau social relativement dense qui, paradoxalement, pourrait également constituer un obstacle à l'assimilation de nouvelles informations et à l'adaptation rapide au changement de circonstances (Long, 1984)." (p.81)

  • l'agriculteur vu comme un stratège, participant à la maitrise humaine qui se manifeste à travers les relations sociales
"L'agriculteur a alors pour tâche de sélectionner et de coordonner les engagements normatifs et sociaux les plus appropriés en vue d'organiser les processus de production et de reproduction agricoles. Les décisions qu'il prend sont bien entendu fondées sur des préférences en termes de valeur ainsi que sur le savoir, les ressources et les relations disponibles. Dans cette optique, l'agriculteur est perçu comme un stratège actif qui aborde les situations, traite l'information et en rapproche les éléments requis pour faire fonctionner l'exploitation." (p.82)

"La notion d'acteur social est indissociable du concept de maitrise humaine, qui confère à l'acteur (individu ou groupe social) la capacité de tirer parti de l'expérience sociale et de concevoir des moyens pour s'en sortir dans la vie, même sous les conditions coercitives les plus extrêmes. Il importe néanmoins de souligner que la 'maîtrise' n'est pas simplement un attribut propre à l'acteur individuel. Elle se compose de relations sociales et ne peut devenir effective que par leur entremise." (p.82)

  • Le pouvoir et édification sociale du savoir...
Le savoir "naît de processus d'interaction sociale et, (...) est essentiellement le produit d'une rencontre d'horizons. Par conséquent, à l'instar du pouvoir, le savoir doit être envisagé de façon relationnelle et ne doit pas être perçu comme un bien. Le fait qu'un individu détienne du savoir ou du pouvoir ne signifie pas que d'autres n'en possèdent pas. Un modèle neutre s'avère donc inopportun. Néanmoins, tant le savoir que le pouvoir peuvent se trouver réifiés dans la vie sociale: c'est-à-dire qu'ils sont conçus en tant qu'objets matériels réels possédés par des agents et considérés comme 'acquis" incontestés." (p.84)

  • ...l'intérêt est d'étudier quels modèles prévalent et à quelles conditions
"(…) si nous admettons que nous avons affaire à des 'réalités multiples', à des intérêts sociaux et normatifs potentiellement conflictuels ainsi que à des conglomérats de savoir pluriels et fragmentés, il nous faut alors étudier de près quels interprétations ou modèles (à savoir ceux des agronomes, des hommes politiques, des agriculteurs ou de vulgarisateurs) prévalent sur ceux d'autres acteurs et dans quelles conditions. Les processus d'acquisition du savoir s'imbriquent dans des processus sociaux supposant pouvoir, autorité et légitimation." (p.84-85)

  • le pouvoir tant qu'expréssion des marges de manœuvre sociales
"L'analyse des processus du pouvoir ne doit donc pas se limiter à comprendre comment les contraintes sociales et l'accès aux ressources modèlent l'action sociale. Elle ne doit pas non plus conduire à une description de catégories hiérarchiques rigides et d'idéologies dominantes qui 'oppriment les victimes passives'. Au lieu de compatir idéologiquement à la malchance de ces victimes, il vaut mieux examiner dans quelle mesure certains acteurs spécifiques se sentent capables d'agir au sien de contextes ou de réseaux donnés et d'élaborer de stratégies à cet effet. Il ne s'agit pas ici de reconnaître le peu de place souvent accordé à l'initiative individuelle, mais plutôt de voir comment les acteurs se définissent et s'attribuent une marge de manœuvre pour prendre en compte leurs intérêts personnels et faire place au changement (Long, 1984)." (p.85)

"Promouvoir cette marge de manœuvre suppose un certain degré de négociation et de pouvoir, pas nécessairement un pouvoir économique ou politique, mais la possibilité de jouir d'une autorité, de prérogatives et de capacités d'action, sur le devant de la scène ou dans les coulisses, de façon éphémère ou à plus long terme (Villareal, 1992). Aussi, le pouvoir est-il fluctuant et, s'il est difficile, voir inutile, de le mesurer, il importe d'en faire une description plus précise. Ce qui fait la différence ce n'est pas tant le degré de pouvoir en jeu, mais la possibilité qu'il offre de surpasser les autres et d'en tirer profit. Le pouvoir suppose toujours luttes, négociations et compromis. Même ceux qui appartiennent à la catégorie des 'opprimés' ne sont pas des victimes passives à cent pour cent et peuvent s'engager dans une résistance active." (p.85)

"(…) les 'puissants' ne contrôlent pas totalement la situation et il ne faut pas négliger le fait que, dans une certaine mesure, ce sont les 'impuissants' qui forgent le pouvoir des premiers. Comme Scott (1985) le souligne, il est préférable de parler de résistance, d'adaptation et de complaisance stratégique. Bien que la résistance soit rarement une entreprise collective manifeste, des actes individuels de défis menés habillement, conjugués à une opposition et une mobilisation voilées, servent néanmoins à détourner les stratégies potentiellement coercitives ou opprimantes d'autres individus. Ainsi, le compromis et la complaisance stratégique, cachant parfois des actes de défi, se transforment en composantes de la vie sociale quotidienne (Scott, 1985)." (p.85)

  • La rhétorique et le dilemme de la "responsabilisation" : ici les auteurs développent une critique intéressante sur les approches participatives, se basant sur la possibilité de manipulation et en général sur l'impossibilité d'objectivité dans le processus vu les origines différentes des acteurs

"L'exposé de Kronenburg [(1986) examinant l'interaction entre les processus émancipateurs et manipulateurs dans un programme d'enseignement pratique au Kenya] décrit la nature complexe du pouvoir inhérent aux relations prévalant entre les praticiens du développement et leur 'partenaires' locaux dans le cadre de projets participatifs. Il révèle en outre comment les engagements sociaux extérieurs s'immiscent dans cette sphère et influencent le résultat des activités participatives. Aussi cette étude étaye-t-elle l'argument exposé précédemment selon lequel les processus sociaux (et notamment les interventions prétendument 'planifiées') sont très complexes et ne peuvent être aisément manipulés en recourant à des sources externes de pouvoir et d'autorité." (p.87)

Alors, je n'ai pas besoins de vous dire qu'on aura des citations de cet article dans ma thèse! :-)

15 mai 2009

Bill Cooke - limites psychologiques des méthodes participatives

Bill Cooke a organisé en 2001 un ouvrage avec Uma Kothari appelé "Participation: the new tyranny?" critiquant la mode d'application de méthodes participatives dans le domaine du développement. Le 7ème chapitre de ce livre, écrit par Bill Cooke lui-même, est dédié à la description de 4 risques des méthodes participatives liés au travail de prise de decision en groupe, et expliqués par la psychologie sociale. Le raisonnement de Bill Cooke dans ce chapitre me semble particulièrement intéressant pour susciter chez les praticiens et les chercheurs des précautions par rapport à l'application de méthodes participatives, mais ces risques ne mettent pas en question, à mon avis, l'intérêt de telles méthodes, surtout quand on considère l'importance de la participation pour l'appropriation des processus de développement par les agents locaux.

Les 4 risques décrits par Bill Cooke sont:

le "risky shift": le fait que les décisions prises en groupe on tendance à être plus risquées que celles prises individuellement. Plusieurs raisons sont avancées selon le contexte. Aux EUA, par exemple, la prise de risque est valorisée socialement et donc les personnes dans une discussion en groupe auraient tendance à vouloir se montrer plus propices à la prise de risque que elles les sont en vérité. Une autre raison que me semble plus général et que probablement joue un rôle dans la majorité des cas, indépendamment de l'origine des participants, est le fait que dans des décisions prises en groupe la responsabilisation des acteurs individuels peut sembler diminuée, en autres termes, les individus peuvent se sentir moins responsables par la décision prise en groupe et donc se sentir, chacun à son tour moins préoccupé avec les risques de la décision, ce qui donne comme résultat général la prise d'une décision plus risquée.

le "paradoxe d'Abilene": le fait que, d'après des intentions individuelles de correspondre à une volonté supposée du groupe, les décisions prises en groupe peuvent être à l'opposé des volontés individuelles. La volonté tout à fait légitime des membres d'un groupe à arriver à un consensus peut donner lieu à un effet indésirable: par un manque de compréhension mutuelle, chaque individu exprime un avis contraire à son opinion personnelle en voulant plaire à ses compagnons. La contagion mentale de cet état d'esprit peut aboutir à une décision qui finalement n'était soutenu véritablement par aucun des membres du groupe!

le "groupthink": l'attachement ferme du groupe à des idées ou des schémas mentaux spécifiques peut engendrer un manque de fléxibilité et d'ouverture qui les améne à rejetter, à partir d'une réaction emotionnelle, toute idée contraire à celles établies. Lorsque ce niveau d'attachement et d'identification idéologique est atteint dans un groupe, même des critiques venant des membres du propre groupe seront fermement rejetées, à un tel point que les membres se sentiront de moins en moins à l'aise pour présenter ouvertement des nouvelles critiques.

la "persuasion coercitive": le fait que l'art de la rhétorique peut être utilisé pour manipuler le groupe dans la prise de décision. Ainsi l'individu le plus communicatif et éloquent peut dominer la discussion et finalement faire passer ses idées comme celles portant la légitimité du choix collectif. Dans les projets de développement, cela nous ramène à la diversité des acteurs, en particulier les différences formelles et cognitives entre acteurs locaux et extérieurs: même sans le vouloir et indépendamment du niveau d'effort qu'il fasse pour minimiser son influence dans la prise de décision, l'animateur d'un groupe de discussion joue un rôle fondamental dans la conduction des échanges et la construction des décisions.

Ce sont certainement des points intéressants à prendre en compte dans tout travail en groupe,et particulièrement dans les méthodes participatives appliquées aux projets de développement. Je garde toutefois l'impression que ces réserves ne nient pas l'intérêt des méthodes participatives; elles montrent simplement qu'elle ne doivent pas être appliquées de façon naïve.

12 mai 2009

Article - Kiyindou, 2000

Auteur : Alain Kiyindou
Titre : Culture et appropriation de l'information générale et spécialisée en milieu rural africain
dans: Hermes
Année : 2000

quelques morceaux de l'article:

"L'appropriation dépasse donc la simple offre, la réponse à une demande d'information, mais elle devient construction, adaptation en fonction des besoins de l'individu, faite par l'individu lui-même. Cette adaptation s'étudie à travers les usages de l'information générale et spécialisée. En effet, l'appropriation est liée à l'usage de l'information, un usage qui dépend principalement de deux critères à savoir l'accessibilité et la validité de l'information, ce que Le Coadic définit à travers les concepts d'usabilité et d'utilité." (p.234)

"L'appropriation n'est donc pas la simple acquisition, mais une nouvelle expression de l'information dans laquelle se combinent créativité et adaptabilité. C'est à ce niveau qu'on parle du récepteur inventeur qui aujourd'hui ne se situe plus à la fin du processus de communication, mais qui en est le coeur même. (...) L'appropriation doit donc être replacée dans un contexte, c'est-à-dire qu'il faut tenir compte de la réalité socioculturelle dans l'analyse qui en est faite et surtout la considérer comme l'aboutissement d'un jeu d'acteurs avec chacun sa stratégie, un jeu dont la règle n'est en aucun cas dictée par le détenteur du savoir." (p.234)

"En ce qui concerne l'offre d'information en milieu rural africain, on peut constater qu'elle s'articule autour de trois axes principaux à savoir l'information agricole, l'information pour la santé et l'information pour la protection de l'environnement. (...) l'accès à toutes ces informations ainsi que leur usage restent influencés par un certain nombre d'éléments liés à la culture des destinataires." (p.235)

"Une information influencée par un certain nombre d'éléments culturels parmi lesquels figurent les codes sociaux, le magico religieux, l'attachement à la vie et les pratiques courantes." (p.236)

Parmi les codes sociaux, Kiyindou identifie les règles liées à la politesse et les règles de profération de la parole. Les codes de politesse s'appliquent notamment au salut, au regard, au silence.

"En ce qui concerne la profération de la parole, on peut constater que dans les sociétés africaines, celle-ci est régie par des conditions sociales et écologiques. En effet, la parole étant une force, sa pratique sociale doit être règlementée. Ainsi, de nombreuses zones de discours sont réservées à certaines catégories d'individus." (p.236)

"À côté de ces codes de politesse et de courtoisie existent des conditions écologiques de profération de la parole. Cela signifie qu'il y a des paroles, des mots qui ne peuvent pas être utilisés dans certaines circonstances." (p.237)

Et Kiyindou parle aussi de la question de l'analphabétisme:

"le fait que la diffusion de nouvelles techniques culturales ne se fasse pas toujours en langue maternelle est une difficulté de plus pour les paysans africains." (p.237)

et du conséquent seuil d'acceptabilité des informations:

"(...) l'analphabétisme est aussi à l'origine de nombreux phénomènes de réductions observées à ce sujet. En effet, quand l'information dépasse ce qu'on pourrait appeler le seuil d'acceptabilité, il y a application de mécanismes de réduction, simplification et généralisation par perte de détails. Un message trop complexe, trop riche en information tombe sous le coup de la simplification. Plus le message est riche en informations, et plus la perte est grande." (p.237-8)

Ensuite Kiyindou parle de l'importance du magico-religieux dans la vie des communautés rurales africaines. Les ancêtres, par exemple, sont très respectés et sont considéré avoir des pouvoir sur le monde sensible. Ce pouvoir ne se manifesterait à faveur des vivants si le laisse espace pour se déployer. Ainsi le réfu à l'objectivité viendrait de la préoccupation de garder l'incertitude pour laisser marge à la manifestation du mystérieux:

"(...) les ancêtres ont la possibilité de fructifier les récoltes, de multiplier les poissons, les animaux, les fruits... à la seule condition que cela reste mystérieux. Ils évitent donc d'intervenir sur des produits déjà comptés. Ainsi, les champs dont la surface a été mesurée ne verront pas celle-ci s'agrandir, la récolte dont les produits ont été comptés ne verra pas leur nombre augmenter par la volonté des ancêtres. Le magico religieux explique donc en partie le rejet de l'information spécialisée qui par nature est fait de chiffre, impose des calculs, des dosages, des mesures." (p.238)

Kiyindou parle ensuite du "refus de l'incertitude", comme des stratégie sécuritaires liées à l'attachement à la vie. Je me demande s'il ne s'agirait plutôt d'un réfu du changement, basé dans la peur de l'inconnu, de ce qui n'a pas encore été comprouvé par l'expérience. Kiyindou dit que:

"Les sociétés rurales africaines intègrent les apports extérieurs avec beaucoup de prudence."(p.239)

et que de refus "de l'incertitude" serait aussi caractérisé par un "attachement aux structures traditionnelles" (p.239).

Enfin, Kiyindou de la valeur sociale des informations et son influence sur la pertinence de ces informations:

"(...) l'intérêt des populations pour une information donnée varie selon le bénéfice que lui apporte celle-ci. Ainsi le consommateur est avant tout friand d'une information utile c'est-à-dire, celle qui peut lui permettre de faire face à la vie de tous les jours. Cette information doit donc être attractive, crédible, originale et durable. En milieu rural africain, une information est d'autant plus pertinente que la valeur sociale du produit dont elle traite est grande. (...) La valeur accordée à un arbre, à un animal, explique en partie l'intérêt accordé à l'information le concernant ou encore l'indifférence des populations par rapport à cette information." (p.240)

Pour finir:

"Les interventions pour le développement rural mettent en exergue l'importance des facteurs culturels dans l'appropriation de l'information. En effet, si la plupart des discours reconnaissent la nécessité d'une information adaptée aux capacités des utilisateurs, dans la pratique, celles-ci semblent ignorées par les concepteurs des programmes d'information." (p.241)

24 avr. 2009

ICTD 2009 - Mike Powell

J'ai été à la conférence ICTD 2009, et quelques idées de Mike Powell, directeur du programme IKM Emergent, me semblent très intéressantes. Voici ce qu'il a développé pendant le premier panel de la conférence, intitulé "Généalogie de la recherche en TIC pour le développement: prémisses, prédispositions et paradoxes". Dans cette occasion Mike Powell a exploré principalement la liaison entre les TIC et la notion de développement.

Tout d'abord il a dit qu'on est arrivé finalement à un consensus: TIC pour le développement ne s'agit pas d'un transfert rigide de technologies d'un endroit à l'autre, mais plutôt de l'adaptation et l'innovation à chaque occasion. Powell souligne que dans ces processus d'adaptation et forcement d'innovation dans la construction des usages effectifs des TIC, il faut s'attendre à ce qu'il appelle des développements inattendus. Il donne l'exemple de la révolution verte qui, même étant considérée un grand succès de par l'augmentation des rendements de la production agricole, a engendré des dégats environnementaux considérables. En bref, ne pas avoir une vision naïve et romantique de l'utilisation des TIC, mais être vigilant aux conséquences inattendues.

Ensuite il a parlé de sa vision de développement. Pour Powell, les résultats des efforts de développement doivent s'exprimer en dernière instance par un rétrécissement de la distance entre les riche et les pauvres. Selon lui, le développement doit se présenter comme des changements transformateurs de la condition de vie des populations en question. Ainsi, en ce qui concerne les ICTD (TIC pour le développement), il considère qu'il s'agit de la recherche, de la discussion et de la mise en oeuvre de changements informationnels possibles dans la realité en question.

Powell s'inspire des idées d'Amartya Sen pour identifier le développement avec l'action de "removing unfreedoms and providing choices". Powel soulinge alors une question culturelle importante qui écarte la communauté des TIC de cette notion de développement. Selon lui, la communauté d'ingénieurs caractéristique du secteur des TIC est habituée à modeliser des problèmes et à rechercher des solutions objectives pour ces problèmes. Or, Powell dit que "there are notions of development which don't suppose a series of problems requiring solutions, but a series of social processes which empower people and give them the capacity to make choices that they need to make to make their lives go forward". Il existerait une déséquilibre entre la façon de faire des ingénieurs (à la recherche de solutions) et cet objectif de rendre possible des choix. Selon Powell il serait nécessaire de passer de la logique du "I give you" à la logique du "we work on this together".

Powell souligne également le fait qu'il y a toujours une dimension ethique dans les processus de développement. Ces processus sont généralement présentés comme des situations "gangant-gangant", mais souvent ils bénéficient beaucoup plus une partie que les autres. Alors, il y aurait place pour la réflexion sur le rétrécissement ou l'élargissement de la distance entre les différents parties prenantes, en ce qui concerne les enjeux de pouvoir des processus de développement.

Finalement, Powell attire l'attention à la nécessité de revoir la formulation des termes de références des recherches établis par les bailleurs de fonds. Il dit que les bailleurs sont souvent très normatifs et contradictoires dans leurs demandes: "please have a wonderful creative research program but tell us exactly what the outputs will be in advance", ou "work in participatory ways with other people, but tell us what they are going to say in advance". Powell dit que la demande de transparence et de responsabilité (accountability) est complètement légitime, mais qu'il faudrait formuler ces demandes façon à permettre la réalisation de recherches créatives.

9 déc. 2008

Article – Balandier, 2008

Auteur : Georges Balandier
Titre : L'Afrique sait ce qu'elle est
dans: Afrique ambiguë
Maison d’édition : Plon
Année : 2008
Mots clés : Afrique, incompréhension par l'occident

Dans cette préface de l'édition de 2008 de l'Afrique ambiguë, l'anthropologue français Georges Balandier parle de la méconnaissance de l'occident par rapport à l'Afrique, et des conséquentes erreurs d'interprétation du contexte africain.
"L'Afrique, elle, sait ce qu'elle est. Elle l'a toujours su, mais nous en Occident, et beaucoup d'autres aussi, avons simplifié sa complexe réalité, ignoré sa force d'être et de maintenir ce qu'elle est, par notre incapacité peut-être, par paresse et calcul surtout." (p.I)
Pour Balandier, s'il y a encore des situations inacceptables, il y a aussi des processus de changement vers la démocratie, le développement, la reconnaissance des droits de l'homme…

Je voudrais seulement souligner un passage que me semble particulièrement parlant sur l'incompréhension du contexte africain par les occidentaux et l'insistance sur un modèle d'assistance venant de l'extérieur, comme si des solutions locales ne pouvaient pas émerger. Parlant du cas de "L'Arche de Zoé" qui "a prétendu évacuer en France une centaine d'"orphelins du Darfour", destinés à des familles d'accueil qui ont contribué financièrement à l'opération" (p.IX), Balandier dit que
cette affaire "manifeste la méconnaissance des rapports sociaux africains, des symboles et pratiques que les expriment, elle montre le maintien d'une imagerie qui fait accroire aux gens que les remèdes à une supposée incapacité africaine doivent nécessairement venir "du dehors"" (p.X)
Il cite la conclusion de Régis Debray sur ce type de dérive humanitaire:
pour meilleur, une charité sans frontières, pour le pire, "l'insouciance de ce qui fait que l'autre est un autre, et non pas le faire-valoir de notre suréminence." (p.X)

8 déc. 2008

Réunion point d'avancement à FARM 08déc08

Avec : Jean-Marie Blanchard, conseilleur professionnel pour la thèse. et Solène Morvant, chef de projet microfinance à FARM
Quand : le 08 décembre 2008, de10h à 12h
Où : à FARM
Objet : présentation et discussion sur le cadrage de la thèse

sur le cadrage:
  • il faut laisser claire ce je que compte faire, la valeur ajoutée de mon travail par rapport aux recherches qui ont déjà été faites.
  • Blanchard dit qu'il faudrait citer des projets appuyés par la BM et l'OCDE pour montrer que dans la majorité des cas l'approche choisie n'est pas celle de l'adaptation aux réalités locales avec un rôle central des acteurs locaux.
  • Solène dit qu'il est important de citer des études qui sont à la base de quelques conclusions présentées, de façon à laisser claire la légitimité scientifique de ces conclusions.

sur le vocabulaire:
  • "appropriation" est plus précis que "utilisation", Blanchard croit que le danger d'interprétation comme prescription des objets techniques existe dans les deux cas, donc l'idéel serait d'utiliser le premier terme et de laisser toujours claire l'approche socioculturelle et l'attention aux besoins exprimés par les agriculteurs. Un terme à éviter est "adoption" des technologies!
  • Blanchard suggère de parler plutôt de "services" que de "technologies", finalement c'est l'information que nous intéresse, l'objet technique derrière est relatif ("on peut faire de la téléphonie avec internet et vice-versa").
  • faire attention à la présentation de l'approche de l'innovation et bien préciser que, même si le nom de l'approche ne le précise pas, il s'agit d'une innovation technique, que cette approche ne tient pas en compte des innovation méthodologiques et des usages effectifs.

sur le fond:
  • Solène suggère la lecture des sujets de la construction sociale des marchés et de l'inégalité d'accès à l'information, elle me donnera des références.
  • Solène suggère qu'il serait important d'étudier le discours des usagers sur les TIC. Elle donne un exemple intéressant sur la représentation des concepts étrangers par des locaux qui rend évident le volet symbolique de cette représentation: l'utilisation du mot "corde" pour signifier "dette", car celle-ci attache, limite la liberté. Elle a rappelé que les africains sont très imagés.
  • Sur le détournement de priorités en Afrique, Blanchard parle d'enquêtes faites au Mali, et dit que des nombreuses personnes qui déclaraient d'un côté ne pas arriver à équilibrer leurs budgets, étaient par l'autre côté prêtes à dépenser 1000 FCFA par semaine avec le téléphone portable. Cela non pas en raison d'une question de reconnaissance sociale, mais de besoins concrets par rapport à des liens sociaux. D'autres études semblent montrer qu'une augmentation de consommation avec le téléphone portable engendrait une diminution de la consommation de bière.

sur la méthodo:
  • Solène va me suggérer des références sur des outils méthodologiques, parfois quantitatifs, qui peuvent être intéressants (présentation des résultats avec des graphiques en toile d'araignée).
  • Solène dit aussi qu'il ne sera pas facile d'isoler la par des TIC dans les influences sociales étudiées.

sur le terrain:
  • Solène a attiré l'attention à l'importance de rester ouvert à l'expérience du terrain, étant toujours prêt à adapter les approches et mêmes les questions selon la réalité rencontrée sur le terrain.
  • Blanchard considère qu'une bonne échelle pour le terrain serait la zone d'actuation d'une OP, l'important étant d'intégrer dans l'analyse tous les maillons de la chaine de production (mais aussi la chaine d'information, n'est-ce pas?...).
  • il serait intéressant de privilégier des zones de production vivrière.
  • Blanchard suggère le repérage de 4 ou 5 cas pour ensuite procéder au choix du plus pertinent.

général:
  • Dans le même esprit de la visite d'expériences en Inde, Blanchard suggère qu'il serait instructif de regarder des expériences en Afrique de l'Est.
  • Blanchard suggère le film "Bamako".

Merci à Monsieur Blanchard et à Solène de l'attention et de ces suggestions!

5 déc. 2008

Rdv avec Alain Retiere

Avec : Alain Retière
Quand : le 05 décembre 2008, de 15h15 à 16h15
Où : FARM
Objet : point d'avancement de la thèse

Quelques points abordés par Alain dans ses commentaires sur la thèse:
  • la question de l'échelle de la recherche: le terrain d'étude sera un village, un groupe de villages, une région, …? Selon lui il serait intéressant de ne pas trop limiter l'étendu du terrain (en pratique, ne pas faire la recherche sur un seul village!), car en communication il faut prendre en compte la notion de réseau, exposée dans la suite.
  • la notion de réseau: importance de l'interaction des membres de la communauté avec des acteurs extérieurs dans la circulation de l'information. Alain dit que probablement le rôle du téléphone portable, par exemple, n'est pas essentiel pour la communication au sein d'un même village, mais dans le contact de ce village avec d'autres centres. Il dit qu'il serait intéressant de comparer un village qui a l'accès aux TIC et que les utilise et un autre que ne l'a pas.
  • les signes extérieurs dans l'utilisation des objets techniques: des postures, des manipulations (comment l'usager joue avec l'objet, même en dehors du cadre spécifique d'utilisation), des comportements. Il souligne l'importance de la signification symbolique de ces objets. Exemple du "chef" africain qui "n'a pas de cartable", qui a tout sur soi, et que tient le téléphone portable à la main, même sans l'utiliser, peut-être comme un symbole de pouvoir.
  • l'intérêt d'aller voir comment se passe l'utilisation des TIC dans des villages indiens (donner préférence à voir directement sur le terrain, avec les agriculteurs), et peut-être aussi dans d'autres pays, comme le cas du Nicaragua (où, en raison d'une initiative privé, le réseau de fibres optiques s'est énormément développé de façon que quelques villages sont passés d'un état de non connexion, directement à la connexion de haut débit).
  • possible différence de nature des savoirs construits de façon traditionnelle d'un côté, et avec des informations véhiculées par les TIC de l'autre? à explorer.
  • à creuser: protocoles ethnographiques ou ethnologiques? ou psychosociologiques? ou anthropologiques?

Alain s'intéresse beaucoup à l'eGouvernance et au potentiel des TIC de générer des nouvelles marges de manœuvre pour les usagers, vis-à-vis des systèmes, des institutions en place. Pour illustrer il fait allusion à a façon par laquelle les personnes d'une petite communauté éluent leurs représentants politiques. Il dit qu'en beaucoup de cas, les personnes choisissent celle parmi elles qui a le plus grand contact avec l'extérieur. Il cite aussi l'exemple des 2 chefs pour les peuples descendants des Mayas: le chef "espagnol" (même si c'est un locaux c'est quelqu'un qui est proche de la logique d'exploration d'un pouvoir officiel, et normalement loin du terrain, du travail de la population) et le chef "du travail", celui dont la légitimité est basé sur son autorité dans les activités concrètes de la communauté. Dans une bonne partie des cas, les élus des petits villages y passent dans le moment des campagnes électorales (aussi pour faire leurs promesses…), et après l'élection, vont vivre en grande ville. Ces mêmes élus vont passer dans les villages de temps en temps et dire ce qu'ils veulent sur ses activités parce que personne n'est en mesure de confirmer ou infirmer ce qu'il dit. Alain espère que l'utilisation des TIC pourra donner aux usagers accès direct à des informations permettant un plus grand contrôle, de façon qu'ils puissent s'en passer des médiateurs dans les circuits de l'information. C'est certainement une problématique intéressante. Même n'étant pas au sein de la thèse, il vaut la peine la garder dans un coin de la tête et prendre en compte des enjeux d'eGouvernance également.

2 déc. 2008

Réunion avec CM

Avec : Claude Meyer, directeur de thèse
Quand : le 01 décembre 2008, de 16h45 à 17h15
Où : Gare d'Austerlitz
Objet : commentaires sur le texte du cadrage

Une très brève réunion pour avoir quelques commentaires de CM sur le document de cadrage de la thèse. Il est content avec le résultat de ce travail mais rappelle que je suis en retard et donne plusieurs suggestions.
  • il faut être plus spécifique par rapport aux objets techniques qui seront pris en compte, évitant allusion générale aux TIC. Il avait suggéré le téléphone portable, mais il est d'accord pour inclure également l'internet, en sachant qu'il va falloir préciser comment aborder l'utilisation de ces objets. Il me semble que l'idée est d'aborder la complémentarité entre ces deux technologies. CM affirme, néanmoins, qu'en termes de méthodologie il faut passer par une approche comparative entre les deux.
  • dans ce sens, il faut définir "téléphone portable" (voir travaux de Patrice FLICHY) et "usages d'internet" dans le contexte de notre intérêt.
  • il faut explorer davantage d'auteurs Africains.
  • il faut explorer les autres langues: PT et EN.
  • pour la méthodo, il vaut mieux continuer de lire des articles et essayer d'identifier quelle est la méthodologie utilisée par les auteurs en question (éviter d'aller vers des bouquins spécifiques, ou des dictionnaires de méthodo).
Suggestion de points à aborder:
  • l'opposition entre sociétés moderne et traditionnelle (monde que ne change pas, où l'innovation n'est pas bien vue, registre de croyances, rôle de l'analogie)
  • la différence entre les représentations individuelle, sociale et collective (voir livre Meyer);
  • les couches culturelles (demander référence à Meyer – je n'ai pas trouvé "Gert Geersted")
On n'a pas eu le temps d'aborder plusieurs questions… comme l'intérêt et le timing pour étudier la typologie des exploitations agricoles, et le choix du terrain.

CM m'a demandé pour d'ici quinze jours une vingtaine de pages avec l'évolution des ces recherches, approfondissant la problématique.

27 oct. 2008

des besoins étrangers

Voici une citation intéressante!

"L'un des obstacles au développement du Tiers-monde, c'est la propagation internationale des "besoins" qui se manifestent dans les pays riches, lesquels induisent, par la publicité, l'image ou le récit le désir d'imitation dans les pays moins "avancés" et détournent vers la consommation une partie des ressources qui auraient pu être consacrées à des investissements productifs."

Lê Thành Khôi, dans "Culture, créativité et développement", Paris, L'Harmattan, 1992.

Référence: Ken LOHENTO (2003). Usages des NTIC et médiation des savoirs en milieu rural africain: études de cas au Benin et au Mali. Mémoire de DEA dirigé par Jacques Perriault, Université Paris X - Nanterre.

Réunion besoins en information 22oct08

Avec : Jean-Marie Blanchard, conseilleur professionnel pour la thèse; Cecilia Bellora, chef de projet politiques agricoles à FARM; et Mathilde Douillet, chef de projet vivrier à FARM
Quand : le 22 octobre 2008, de 15h à 16h30
Où : à FARM
Objet : caractérisation des agriculteurs, de leurs activités et hypothèses sur leurs besoins en information

L'objectif de cette réunion était de discuter plus longuement la question de la caractérisation des informations pertinentes pour les agriculteurs africains. Plusieurs facteurs doivent être pris en compte dans la formulation d'hypothèses sur les besoins en information des agriculteurs. Ces facteurs témoignent de l'importance d'aspects économiques mais aussi socioculturels dans cette analyse.

Dans la logique de centrer la recherche sur l'agriculteur et de tenter saisir ce qu'il a à l'esprit (ce qu'il fait, ce qu'il veut), voici quelques points de réflexion:

Il faut comprendre la structure et la dynamique des exploitations agricoles en question. Il serait donc intéressant d'étudier les typologies d'exploitations pour mieux comprendre la disposition et la répartition des moyens de production (dans l'espace et dans le temps), car de cette dynamique naissent les besoins en informations professionnelles. Ces typologies sont des grilles d'analyse qui aident à caractériser les exploitations de façon plus ou moins objective. Même étant important de faire attention aux limites de ces grilles face aux spécificités locales, les typologies sont un bon point de départ dans l'effort de caractérisation des exploitations agricoles. Dans ce sens, Cecilia et Mathilde m'ont suggéré la lecture de quelques articles du "Memento de l'agronome" et d'exemples pratiques dans le livre "Agricultures et paysanneries des Tiers mondes", de Marc Dufumier.

Essayant de lister des besoins probables en information des agriculteurs, on trouve facilement une première catégorisation: d'un côté des informations d'ordre personnel (nouvelles de la famille, réseau social non professionnel, etc.), et de l'autre côté des informations professionnelles. Ces dernières peuvent être liées à:
  • la production: informations sur les intrants (fournisseurs, prix, délais), des prévisions météorologique, des conseils techniques (d'intérêt général, spécifiques sur une culture, ou plus encore, personnalisés);
  • la commercialisation: sur les intermédiaires, sur les prix dans les divers marchés pertinents, sur le transport des produits jusqu'aux marchés (état des routes, coût associé au transport);
  • l'organisation professionnelle: sur des activités institutionnelles (réunions, assemblées), sur des projets et institutions d'aide au développement (éligibilité et comment en bénéficier);
  • le financement: information sur le crédit et l'assurance, auprès des fournisseurs d'intrants et auprès d'une IMF (institution de micro finance)

Il faut intégrer des informations stratégiques pour la prise de décision aux caractéristiques propres de l'exploitation. Par exemple: au moment du choix de quel produit cultiver, des informations prévisionnelles sur l'offre et la demande (basées sur l'historique de production et des prix dans la région, et sur les tendances des marchés en question), d'une nature beaucoup plus volatile et incertaine que les informations techniques propres aux ressources de l'exploitation, s'ajoutent à ces dernières dans l'analyse des contraintes et opportunités pour la campagne en cours.

Il est difficile de généraliser les besoins en information des agriculteurs, ces besoins sont très spécifiques dans le temps (moment du cycle cultural), par rapport à la culture en soi (produit agricole cultivé), et par rapport au contexte de production. Il est très important d'être proche du terrain dans la définition de ces besoins. Les OP pourraient peut-être jouer ce rôle (elles les font déjà dans certains cas), mais il faut faire attention à l'écart qui peut exister entre l'intérêt des leaders des OP et les besoins effectifs des agriculteurs représentés.

Plusieurs facteurs viennent complexifier l'analyse des besoins en information dans le cas des petites exploitations agricoles africaines. Quelques uns de ces facteurs adviennent du fait que, dans la grande majorité des cas, les exploitations ne sont pas (et n'ont pas eu la condition de l'être jusqu'à présent) structurées comme des entreprises. On peut constater cela par l'absence d'une dynamique structurée de réinvestissement productif, mais aussi par l'absence de salariés et par une forte superposition entre les sphères professionnelle et familiale. Des facteurs socioculturels et économiques sont imbriqués, par exemple, dans le mélange des dépenses et recettes de l'exploitation et de la famille dans une seule trésorerie. Un autre facteur: les produits des petites exploitations peuvent normalement être commercialisés dans plusieurs marchés, ces marchés ne sont pas en règle générale harmonisés entre eux. Dans ce contexte, l'information commerciale est d'autant plus spécifique et difficile à obtenir de façon fiable.

La promotion de l'accès à l'information économique implique des questions de pouvoir. Avec un marché plus transparent, il y a moins de place pour la spéculation. Le pouvoir de négociation du producteur bien informé augmente face à l'intermédiaire. Si d'un côté le bénéfice pour le producteur est clair (sa marge de bénéfice augmente), de l'autre côte on pourrait imaginer que la perte de pouvoir relatif dans la négociation serait mal reçue par les intermédiaires. Pourtant, Monsieur Blanchard a attiré notre attention au fait que souvent les intermédiaires perçoivent la transparence également du côté positif, et cela surtout grâce à la réduction de risques – avec un système plus transparent les intermédiaires peuvent mieux planifier leurs activités et récupérer la marge de bénéfice perdue par rapport à la situation de manque de transparence.

Quelques suggestions:
  • organiser une nouvelle réunion pour faire la point d'avancement académique dès que le travail de cadrage soit prêt et envoyé au directeur de thèse;
  • lire le préface et l'introduction du livre "Histoire des agricultures du monde", de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart;
  • lire des exemples de typologie d'exploitation agricoles dans le livre "Agricultures et paysanneries des Tiers mondes", de Marc Dufumier;
  • consulter le Memento de l'agronome.
*

Rdv avec Shabnam Vaezi

Avec : Shabnam Vaezi, maître de conférence à Tours
Quand : le 08 octobre 2008
Où : à la BNF
Objet : orientation pour la thèse

Shabnam a été très sympathique avec moi et m'a orienté de façon informelle sur l'organisation de mon travail de thèse et sur la dynamique d'interaction avec le directeur de thèse. Elle m'a également suggéré l'utilisation de quelques bases de données avec des articles scientifiques dans le domaine des sciences de l'information, comme par exemple FRANCIS.
Surtout il a été important pour moi de mieux comprendre l'intégration des théories de référence dans le travail. Une séquence simplifiée du travail de la thèse que me semble cohérente et qui m'a été rappelé par Shabnam est la suivante:
  • définir une problématique bien basée sur une théorie de référence;
  • se renseigner sur l'état de l'art de la question (tour des travaux scientifiques déjà réalisés dans le domaine);
  • faire évoluer la problématique (en l'adaptant par rapport à l'état de l'art de la question);
  • définir la méthode de travail de terrain;
  • réaliser le travail de terrain;
  • analyser les résultats.
Elle m'a également rappelé de l'importance d'écrire! dès le début de la thèse.
Merci encore Shabnam!

20 oct. 2008

Article – BOULLIER, 2001

Auteur : Dominique Boullier
Titre : Les machines changent, les médiations restent*
in: Actes du colloque "La Communication médiatisée par Ordinateur: un carrefour de problématiques", Université de Sherbrook: 15-16 mai 2001
Année : 2001
Mots clés : CMO, médiation, appropriation

Tout d'abord je voudrais citer les trois postures dans la recherche en communication médiatisée par ordinateur (CMO) qui sont indiquées par Boullier. La première est liée directement à la prolifération de formes techniques et se résume à une description des changements des outils techniques, ce qui donne un résultat valable à très court terme et donc d'intérêt limité pour la recherche scientifique si vue de façon isolée. Ensuite, une deuxième posture est basée sur la sélection de technologies à prendre en compte, ce qui, selon Boullier, est légitime, même qu'il soit difficile de justifier le choix d'une forme technique particulière en détriment des autres. Enfin, la troisième posture serait la formulation par essence, où on essaie de construire des "véritables objets scientifiques", c'est-à-dire qui soient indépendants des variations observables des objets matériels. Dans ce dernier cas, on cherche à rendre compte des processus qui structurent les phénomènes de communication à travers la technologie. Le danger là c'est d'établir des raisonnements stimulants intellectuellement, "mais peu fondés dans l'observation empirique de la technique elle-même".

Selon Boullier, c'est une composition entre les postures qui donnera cohérence à la recherche à la fois du côté théorique que du côté pratique. Ainsi il suggère de "s'obliger à définir les traits de ce que l'on découpe a priori dans le monde comme son champ d'étude afin de le construire comme un objet. (…) Il faut à la fois parier sur une définition provisoire, qui a vocation à être révisée, et en même temps tenir compte des catégories ordinaires des acteurs en situation."

"Le travail de définition provisoire doit nous permettre de comparer (d'où l'utilité de la prolifération, des histoires, des inventaires, des contextes repeuplés) (le local) de fonder, de trouver des points de passage entre tous ces objets en nous entendant sur les processus qui mettent en forme cette opération, d'où l'utilité de discuter sur les 'essences' (l'universel)."

Boullier dit qu'il faut rendre l'aller-retour entre le local et l'universel dynamique et heuristique.

Cela dit, et avant de suggérer des paramètres de caractérisation des acteurs, Boullier nous parle des écarts qui existent entre les termes du discours de "l'idéologie du réseau" et ceux d'une théorie critique. Il justifie cette préoccupation en parlant de l'influence des discours sur l'usage et les attentes, car, selon lui, "les techniques sont parlées, et elles sont toujours parlées avant d'être manipulées". Voici donc quelques simplifications maladroites induites par l'idéologie du réseau:

Explicitation au lieu de Tacite et implicite
Calculabilité au lieu deIncertitude
Mémoire au lieu de Oubli
Connaissances au lieu de Ignorance
Multimédia intégré au lieu de Sélection et combinaison
Standardisation au lieu de Adaptation au contexte
Univocité au lieu de Ambiguïté
Compréhension au lieu de Malentendu
Efficacité / performance au lieu de Ratage
Intuition au lieu de Médiations et conventions
Partage au lieu de Conflit
Personnalisation au lieu de Marques culturelles
Individu au lieu de Cercles sociaux
Communautés au lieu de Instabilité
Réseau au lieu de Institutions

Finalement, Boullier parle de l'identification et de la caractérisation des entités sociales pertinentes participantes de la CMO. Il affirme tout d'abord qu'elles ne sont pas identifiées a priori, mais plutôt "positionnées en cours d'action par les programmes, par les machines, par les responsables des services, par les acteurs ordinaires eux-mêmes". En plus, il dit que toute cartographie ou caractérisation des entités sociales pertinentes est indicative, et n'est jamais définitive. Selon Boullier, il faut "partir de l'incertitude sur la nature des participants dans toute situation de CMO pour comprendre le travail propre de la médiation, ce qu'elle va transformer et faire exister".
Il suggère ensuite des critères et des paramètres pour décrire les entités pertinentes en cours de construction (je ne cite ici que ceux qui m'ont plus attiré l'attention):
  • de la nature des acteurs: "ne pas trop rapidement séparer ce qu'il en est des humains et des machines" car "des entités mixtes existent";
  • des modes d'engagement et de coordination des acteurs (tenir compte de la diversité des attachements);
  • des régimes d'action des acteurs (ne pas s'appuyer sur une catégorisation entre "novices" et "experts", mais essayer de comprendre la dynamique des modes d'action des acteurs) – voir les modes dans l'article (modes replié automatique, replié familier, replié opportuniste, déplié avec explicitation, déplié avec tradition, et déplié avec négociation);
  • le degré d'extension (pour chaque acteur) de l'univers supposé partagé: avec qui, parmi les personnes de son réseau, l'acteur peut être en contact à travers la technologie? comment ils se voient représentés dans ce monde virtuel? **
"(…) il est nécessaire d'avoir des correspondants pour pouvoir échanger: les pionniers dans une catégorie sociale doivent essuyer les plâtres et constatent alors que cet univers n'est pas si partagé et peuplé qu'on le dit car aucun de leur semblables, ou tout au moins de proches, n'est connecté, dans un premier temps."
  • des divers statuts des acteurs: leader, intermédiaire (à l'intérieur d'une communauté, entre communautés), exploitant d'information, source d'information, etc. (en faisant attention à la dynamique, au changement de statut des acteurs).

"L'extériorité de la technologie" me semble une expression à retenir et à utiliser dans l'analyse de l'appropriation des TIC par les agriculteurs ouest-africains. Cette notion reflète le niveau d'appropriation de la technologie par l'usager. Pour la majorité des agriculteurs africains, qui n'ont pas encore eu un grand contact avec les TIC, par exemple, ces dernières ne sont ni naturelles, ni évidentes. On dirait donc que l'extériorité des TIC pour les agriculteurs africains reste forte – ils n'ont pas encore intériorisé quelques outils techniques dans leurs démarches de communication. La réduction de l'extériorité des TIC, dans le mode d'interaction des usagers avec la technique, peut donc être vue comme un indicateur d'appropriation.

"L'inventaire des médiations techniques ne suffit pas puisqu'il faut être en mesure de dire comment les acteurs leur attribuent ou non des statuts de médiations et à quelles conditions de félicité." De cette phrase on peut inférer que citer les voies d'accès des agriculteurs à l'information simplement ne suffit pas, il faut comprendre le rôle qu'ils attribuent à chacune des voies et les conditions pour qu'elles soient efficaces dans la médiation de l'échange.

Boullier conclut son article disant que la recherche dans le domaine de la CMO doit se concentrer dans la compréhension de l'alignement (Antoine Hennion) nécessaire entre les diverses médiations pour qu'elles soient le plus facilement appropriables par les usagers. L'idée serait de "repérer comment se 'naturalisent' certains montages grâce à la cohérence de leurs dispositifs".

__________
* Article consulté en ligne le 13 octobre 2008, ici.

** "Le 'fossé numérique' prend des formes plus variées qu'on ne pense et il est avant tout fait de diversité culturelle."

pistes à explorer:
  • B Bachimont, 1999 (selon Boullier, pour "montrer comment les supports des connaissances formatent mais aussi font émerger des connaissances")
  • Jean Gagnepain, 1994 (selon Boullier, travaux "sur notre compétence technique", un repère théorique vraiment élaboré en sciences humaines)
  • Gilbert Simondon, 1969 (selon Boullier, travaux "sur notre couplage avec les machines", un repère théorique vraiment élaboré en sciences humaines)
  • Boltanski et Chiapello, 1999 (selon Boullier, montrer comment "l'idéologie du réseau" est percolé chez les utilisateurs)
  • Bruno Latour, 1994 (selon Boullier, "le modèle de l'acteur-réseau de Callon et Latour permet d'ailleurs de tenir compte d'un enrôlement de tous les acteurs possibles en cours de projet ou d'action, sans que l'étendue du réseau soit a priori elle-même délimitée.")

Entretien avec Michel Puech

Avec : Michel Puech, philosophe
Quand : le 16 octobre 2008, de 15h30 à 16h30
Où : à la Sorbonne
Mots-clés: TIC, appropriation, culture, éthique

Dans cette discussion avec le philosophe Michel Puech, on a abordé la question de l'appropriation des TIC dans un contexte culturel différent. On a discuté sur la dynamique d'appropriation, sur l'importance de la compréhension des besoins et de la vision du monde de l'utilisateur potentiel, sur l'intérêt ou la nécessité d'intermédiaires dans l'utilisation des TIC par des agriculteurs, et finalement, sur des questions éthiques liées à l'influence culturelle.


Deux phases d'appropriation

Puech suggère que le processus d'appropriation des TIC a deux phases distinctes. La première est une phase d'amorçage, où il faut franchir la barrière d'apprentissage (la barrière d'appropriation) qui sépare les utilisateurs potentiels d'un côté, et les TIC de l'autre. Probablement il aura une dimension pédagogique à explorer pour franchir cette barrière culturelle dans le cas des agriculteurs ouest-africains. C'est seulement après que cette phase est franchie qu'il y a la possibilité d'atteindre la maitrise partielle et la manipulation autonome des TIC, une phase dans laquelle les utilisateurs adaptent l'usage des TIC de façon indépendante et innovante, selon leurs propres besoins spécifiques. Un exemple ce sont les jeunes qui commencent par utiliser des blogs avec les fonctionnalités standardisées et que dans la suite s'engagent dans l'apprentissage d'un langage de communication spécifique qui leur permettra d'adapter et créer des nouvelles fonctionnalités selon leurs propres intérêts.


"Entrer dans la culture"

Puech considère qu'avant de faire de propositions sur l'utilité des TIC dans un contexte donné, il faut tenter "d'entrer dans la culture" en question. Il faut comprendre ce qui l'usager potentiel a à l'esprit, ce qu'il fait et ce qu'il veut. Des propositions artificielles et "étrangères" à la réalité locale risquent toujours d'être reçues comme soumission (technique ou culturelle), ce qui engendre un comportement défensif de la part des locaux et donc contraire à l'appropriation. "Il faut prendre des gens comme ils sont".


La transparence et les intermédiaires, enjeux de pouvoir

Si les TIC sont accessibles à tous de façon transparente (c'est-à-dire, l'usager l'utilise sans se demander ni savoir comment elles fonctionnent), et comme il y a toujours le risque de panne, une dépendance chronique des utilisateurs vis-à-vis des experts s'installe. Si au contraire les TIC sont de plus en plus maitrisées par les utilisateurs, minimisant cette dépendance, le pouvoir technique des ingénieurs et des experts en informatique est mis en question. Il y a donc des enjeux de pouvoir à prendre en compte dans la stratégie et/ou l'évolution de l'appropriation des TIC.
Ceci dit, dans une bonne partie des cas envisagés et au moins à court et moyen terme, les agriculteurs eux-mêmes n'auront pas accès direct aux TIC – des intermédiaires probablement assureront le dernier maillon dans les échanges d'information. Ainsi, Puech parle de la création "d'élites intermédiaires", qui s'approprieraient les TIC et serviraient d'intermédiaire pour faire les agriculteurs bénéficier des informations échangées grâce aux TIC. D'un côté, cela réduit le nombre de personnes qui devraient être "converties" au monde des TIC pour assurer une utilisation pertinente de ces technologies. De l'autre côté, cela pose la question de la relation entre cette nouvelle élite et les agriculteurs, avec de nouveaux enjeux de pouvoir à prendre en compte.
Dans cette analyse de la transparence et des intermédiaires Puech attire l'attention au fait que nous occidentaux sommes souvent obsédés du cognitif, et qu'on aurait tendance à valoriser et/ou à promouvoir une appropriation profonde des TIC par tous les utilisateurs potentiels. Puech dit qu'il faudrait remettre en question cette obsession du cognitif, et se demander de façon pragmatique quel est l'intérêt dans le cas des agriculteurs ouest-africains: la compréhension complète du fonctionnement des TIC, ou leur utilisation pratique pour l'obtention de résultats concrets? Cela rejoint la préoccupation de répondre à des besoins des agriculteurs en information et en communication et non pas de penser l'utilisation des TIC comme une fin en soi.


Influence culturelle, une question éthique

Partant de l'évidence que, pour notre culture et vision actuelle du monde, l'utilisation des TIC peut être bénéfique à la dynamisation des échanges d'informations entre les membres d'un groupe, on considère légitime ainsi la considérer également pour des agriculteurs en Afrique de l'Ouest. L'action de promotion de l'utilisation des TIC demanderait ce que Puech nomme une "optimisation culturelle" des agriculteurs ou des intermédiaires. Tout de suite une question fondamentalement éthique se pose: avons-nous le droit de modifier la culture de l'autre? Une autre question de même genre mais plus spécifique: promouvoir l'utilisation des TIC par une parcelle de la population qui jouerait le rôle d'intermédiaires par rapport à la majorité des agriculteurs n'est pas créer ou promouvoir des inégalités?
Selon Puech, il faut d'abord assumer le fait que notre système de valeurs est "destructeur" des autres cultures. Selon lui la seule possibilité qu'une culture reste inchangée par rapport à la nôtre est de ne pas entrer en contact avec cette dernière. Les facilités et les conforts développés dans notre culture auraient un pouvoir irrésistible d'attraction. Il exemplifie cela disant qu'il est "impossible" de continuer à faire de l'arc et de la flèche après connaître le fusil. Il faut donc prendre conscience de cette influence qu'on aura dans les autres cultures lors qu'on essaie d'aider une société quelconque dans son processus de développement.
Ensuite, Puech dit que notre éthique nous donne une certaine liberté d'action et d'influence dépendant de notre objectif dans l'action: si l'objectif était de vendre des TIC aux paysans, la démarche de promouvoir l'utilisation des TIC ne serait pas en accord avec notre éthique; mais si l'objectif est d'aider les agriculteurs à augmenter leur sécurité alimentaire, d'améliorer leurs conditions de vie, en bref, dans leur propre intérêt, on peut se permettre d'influencer leur culture, même si cette influence engendre la dégradation de quelques aspects de leur culture originale.
Finalement Puech parle de "transaction évolutive" pour caractériser le contact entre cultures. Il aura toujours des gains et des pertes liés à l'influence d'une culture sur une autre. Cela caractérise une transaction dans le sens qu'il doit exister une négociation et une prise de conscience par rapport à l'influence. Un point fondamental est qu'il faut considérer, au-delà de l'aspect matériel, l'aspect symbolique des gains et surtout des pertes liées à cette transaction.

8 oct. 2008

Réunion point d'avancement à FARM 07oct08

Avec : Thiendou Niang, membre du conseil scientifique de FARM; Jean-Marie Blanchard, conseilleur professionnel pour la thèse; Bernard Bachelier, tuteur professionnel pour la thèse; Cécilia Bellora, responsable politiques agricoles à FARM; Mathilde Douillet, responsable projet vivrier à FARM; Bruno Martin, webmaster à FARM. Excusés: Claude Meyer, directeur de la thèse; Michel Petit, président du conseil scientifique de FARM, Alain Retière, membre du conseil scientifique de FARM; Billy Troy, responsable eau à FARM; Denis Herbel, responsable coton à FARM.
Quand : le 07 octobre 2008, de 15h à 17h
Où : FARM, Paris
Objet : point d’avancement de la thèse, discussion sur l'orientation

Cette réunion a été une occasion privilégiée de recevoir des critiques constructives sur le travail réalisé jusqu'à présent dans la thèse et sur son orientation future. Je tiendrais à remercier la participation de tous. La discussion m'a amené à constater des vices et des hypothèses cachées dans le raisonnement développé originalement. Voici de façon résumé les commentaires et suggestions:

  • se détacher de la vision d'ingénieur et faire attention au vocabulaire utilisé. Par exemple, éviter l'allusion à des termes comme "configuration" (dans la question de départ) et même "système d'information", qui connote une vision techniciste.
  • réfléchir sur l'expression "appropriation des TIC", il y a le risque qu'on l'interprète comme si on insistait sur une intention de faire les agriculteurs adhérer à tout prix aux TIC.
  • centrer la recherche sur l'agriculteur (leur contexte, leurs besoins, leur relation avec les informations, …), mettant les TIC en deuxième plan. Apparemment j'étais en train de me concentrer trop sur le moyen d'accès aux TIC et pas suffisamment sur l'agriculteur.
  • se libérer de l'hypothèse du rôle central des OP dans la circulation de l'information, surtout sur les aspects culturels. J'étais trop attaché à la mission de juin dernier et aux expériences visitées. Il faut regarder ailleurs, répertorier les projets d'application des TIC pour l'agriculture qui sont mis en œuvre par les plus diverses institutions (ONG, associations, OP). Les OP ne sont pas représentatives des aspects culturels liés à l'échange d'informations entre les agriculteurs. Les OP doivent être vues plutôt comme une "porte d'entrée".
  • établir des typologies, des caractérisations, à la fois (1) des agriculteurs en question, (2) de la nature des informations échangées [*], (3) des voies d'accès à l'information, (4) des approches méthodologiques déjà proposées dans la littérature scientifique et dans des rapports de projets pratiques.
  • prioriser les aspects culturels suivants dans l'analyse: relation entre information et pouvoir; utilisation des TIC et changement de valeurs; questions intergénérationnelles; questions liées au genre.
__________
[*] il est envisageable d'organiser un comité restreint de réflexion sur les contenus des échanges, sur les besoins en information des agriculteurs. Il serait important d'appréhender les questions traditionnelles des agriculteurs (en termes des préoccupations courantes liées au calendrier des cultures, par exemple). Cecilia et Mathilde sont disposées à m'aider dans l'approche de ces questions. Monsieur Blanchard est également intéressé à participer à ce comité restreint.

2 oct. 2008

Réunion avec CM

Avec : Claude Meyer, directeur de thèse
Quand : le 02 octobre 2008, de 11h à 12h
Où : Gare d'Austerlitz
Objet : point sur l'avancement académique de la thèse

Je commence à comprendre qu'est-ce que c'est être un thésard. Au lieu de vouloir être guidé par le directeur de thèse, il vaut mieux arriver de temps en temps avec des propositions (par des emails ou des textes plus structurés) et recueillir des critiques, des suggestions. Dans ce rencontre j'ai discuté avec Monsieur Meyer sur cet état d'esprit pour le travail de la thèse, sur les grandes étapes à suivre dans ce travail et sur des questions de la bibliographie. Résumant quelques suggestions:

  • Titre: "appropriation des TIC dans le contexte professionnel" au lieu de "utilisation professionnelle des TIC".
  • Question de départ: "pourquoi" au lieu de "comment", et "usage pertinent" au lieu de "efficacité".
  • Aspects culturels: les divers aspects culturels cités [1] constituent des thèmes en soi, il va falloir choisir sur quels aspects focaliser la recherche.
  • Bibliographie: ne pas chercher des livres pour l'instant, concentrer les efforts plutôt dans l'identification des laboratoires et des chercheurs qui travaillent avec des questions semblables (à partir des aspects culturels cités [1]). Une fois les chercheurs identifiés, chercher leurs publications et aussi des contacts directs. Voir aussi du côté des universités africaines (Dakar, Yaoundé, etc.), et des ONG dans lequel des chercheurs publient sur ces questions. Meyer est prêt à me répondre brièvement des messages hebdomadaires sur la lecture de publications: concrètement, je lui dis ce qui j'ai lu dans la semaine et il me dit si je suis dans la bonne direction.
  • Cadrage de la problématique: je dois rendre un document de 20 à 30 pages pour le 15 novembre prochain avec le cadrage des questions qui seront traités dans la thèse, à partir de la bibliographie (présenter l'état de connaissances actuel), problématisant les questions et proposant des possibles solutions. Attention pour les termes utilisés: dans des travails comme cela, on "suggère", on ne "montre" pas une solution. Ce document doit se baser complètement sur les lectures des publications, et non pas sur les impressions tirées de la mission de juin.
  • Parler avec les anciens doctorants de Monsieur Meyer: avoir divers points de vue sur le vécu de l'expérience de la thèse, l'organisation du travail, etc.
  • Lectures de base: sur l'épistémologie monsieur Meyer suggère Karl Popper (différence entre religion et science, la religion basé sur des dogmes, qui ne sont pas mis en question, et la science basé sur des théories, qui doivent toujours être mises en question constamment) et Gaston Bachelard (science comme succession d'erreurs). Meyer suggère encore la lecture du Discours de la méthode, de Descartes.
  • Recherche à partir du terrain: je fais effectivement une thèse à partir d'un questionnement lié au terrain. Nous sommes dans l'approche empirico-inductive, et donc on ne se base pas sur une théorie spécifique. Il est possible qu'on fasse allusion à une théorie, mais elle n'est pas le point de départ. Des hypothèses seront énoncés et testés sur le terrain, mais non pas nécessairement en relation avec une théorie spécifique. Voici quelques étapes qui ne doivent pas être considérées comme absolument indépendantes, séparées: 1) observation de problèmes du terrain, 2) répertoire de ce qui a déjà été fait dans le domaine de questionnement (biblio: chercheurs, publications), 3) cadrage de la problématique, 4) méthodologie pour travail de terrain, 5) mission sur le terrain, 6) rédaction.
L'axe de la thèse est donc la mise en cohérence de l'échange d'informations et de la construction de la connaissance professionnelle des agriculteurs ouest-africains.

Observation: Meyer ne vient pas à la réunion du 07 octobre 2008.
__________

[1] Quelques aspects culturels qui nous semblent pertinents:
  • la disposition à l'échange (demande exprimée), l'importance de l'oralité
  • l'attachement des nouvelles générations au monde rural et (potentiel influence)
  • partage du pouvoir au sein des OP (registre information-pouvoir)
  • le lien communautaire (la "solidarité contrainte")
  • l'influence de la technologie dans le changement des valeurs
  • la résistance à l'innovation technologique et méthodologique
  • manque de formalité, de précision et de rigueur des employées dans le contexte agricole
  • le pragmatisme

27 sept. 2008

Livre – Philippe Breton – L'utopie de la communication

Auteur : Philippe Breton
Titre : L'utopie de la communication
Maison d’édition : La Découverte
Année : 1997
169 pages
Mots clés: communication, information, connaissance, médias, individualisme

Philippe Breton fait dans ce livre une forte critique à l'utopie de la communication, un "courant de pensée qui, à partir des années quarante, fait de la communication l'axe central de réorganisation des sociétés" (p. 9). La première partie du livre est dédiée à la caractérisation de la communication comme "valeur", la deuxième à l'ancrage de la naissance de cette utopie au contexte historique de la première moitié du XXème siècle. La troisième et dernière partie regroupe les critiques proprement dites. Laissons claire dès maintenant qu'il ne s'agit pas de critiques à la communication en soi – tant que moyen d'expression des hommes, Philippe Breton la reconnaît comme fondamentale pour le développement et l'exercice de la démocratie – mais plutôt des critiques à l'excès de sa valorisation; il nous dit en conclusion: "le paradoxe qui est décrit dans ce livre est que trop de communication conduisait finalement à une remise en question de la démocratie elle-même" (p. 169). Dans ce petit article mon objectif n'est pas de faire un résumé de l'ouvrage, mais plutôt de souligner des passages qui m'ont fait réfléchir sur la notion de communication, sur l'ampleur de son influence sur la société et, finalement, sur quelques effets de l'excès cité par Philippe Breton.

Un contexte historique particulièrement favorable pour la naissance d'une nouvelle utopie

La dégradation de la valeur de la vie humaine se concrétise pendant toute la première moitié du XXème siècle lors du grand conflit qui regroupe la 1ère et la 2ème guerres mondiales. L'exécution des juifs dans des champs de concentration nazis et le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki sont des faits expressifs de cette barbarie moderne. La société d'après guerre est traumatisée et perdue[1], non pas simplement par le vécu du conflit mais par les horreurs rendus publiques à son terme. Le contexte est donc favorable[2] à l'émergence d'une nouvelle utopie. En particulier, on comprend mieux le rôle central attribué à la transparence dans cette nouvelle utopie quand on analyse l'importance du secret dans la mise en œuvre de la barbarie moderne[3]. "Face à la crise générale des valeurs, la communication va apparaître à la fois comme une nouvelle valeur, mais une valeur vide, non moraliste, puisqu'elle n'intervient pas sur le contenu des rapports entre les hommes" (p. 94).

Norbert Wiener: l'homme purement social et la communication comme arme contre l'entropie

Philippe Breton attire l'attention à la pensée du mathématicien américain Norbert Wiener, père de la cybernétique, que dans les années 1950 propose une nouvelle vision du réel: "le réel peut tout entier s'interpréter en termes d'information et de communication" (p 25), le mouvement d'échange d'informations est considéré comme "constitutif intégralement des phénomènes, aussi bien naturels qu'artificiels" (p 26). Dans cette vision, il n'y a pas de place pour l'intérieur des êtres, tout est à l'extérieur, et tout s'explique par les relations extérieures entre les êtres et les phénomènes. Wiener a proposé donc une représentation alternative de l'homme: détachée de la biologie (et donc supposée contraire à toute possibilité de développement du racisme[4]) et vidée de toute valeur intérieure: "(…) l'homme [comme] un être purement social, pilotant son destin rationnellement en fonction des contraintes externes plutôt que 'dirigé par l'intérieur' par des valeurs." (p. 98).

Partant d'un discours purement scientifique et extrapolant l'analogie avec la 2ème loi de la thermodynamique (de l'entropie), Wiener croyait que l'univers est un système clos, destiné à la destruction finale (quand l'entropie générale sera à son niveau maximale, en d'autres termes, quand la plus grande homogénéité possible sera atteinte). La portée sociale de cette vision se concrétise par la responsabilité de l'homme, vis-à-vis et de la société et de la nature, de faire "reculer localement l'entropie" (p 34), de lutter contre le "diable" du désordre avec, selon Wiener, son opposé: l'information.

Parenthèse sur la société de la communication

"Les hommes ont toujours échangé entre eux (…) Ils ont probablement toujours utilisé des 'techniques de communication', qu'elles soient matérielles ou intellectuelles. Dans ce sens, les sociétés humaines ont toutes et toujours été des 'sociétés de communication', et cette activité se présente comme une donnée anthropologique permanente. L'une des différences entre le passé et le présent est sans doute, depuis l'impulsion donnée par l'invention de l'écriture, puis de la rhétorique, le fort mouvement d'innovation dans ce domaine. L'autre différence est, bien sûr, la valeur sociale qu'on accorde aujourd'hui à ces techniques. (…) La communication fonctionne aujourd'hui de plus en plus systématiquement dans le discours social comme un recours universel, sinon comme le seul recours. Chaque problème trouverait ainsi une approche 'rationnelle' grâce à la 'communication' qui apporterait à la fois la 'transparence' dans l'analyse et le 'consensus' dans la solution." (p. 124-5)

Les effets pervers de l'utopie de la communication

Philippe Breton considère cette utopie de la communication irréalisable, mais non pour autant inoffensive. Voici de façon résumé de points intéressants de sa critique aux excès de valorisation de la communication.

La confusion entre information et connaissance: "L'un des troubles provoqués par les médias aujourd'hui est le fait que l'homme moderne croit avoir accès à la signification des événements simplement parce qu'il est informé sur eux" (p. 141). Breton parle de l'importance de l'"expérience vécue", que l'information "aussi bien faite soit-elle, ne peut pas restituer ou remplacer" (p. 141). Et comme "l'ignorance n'a pas de meilleur allié que l'illusion du savoir" (p. 141), les médias seraient en train de favoriser l'ignorance à propos du monde et non pas sa connaissance. Cette confusion entre accès à l'information et le développement d'une connaissance est présente aussi dans l'utilisation des multimédias pour l'éducation. Selon Breton, "le processus éducatif n'est pas d'abord une affaire d'accès au savoir, mais bien plutôt une manière de poser la question, fondamentale, du désir de savoir. Améliorer l'accès ne changera pas une virgule à la situation du désir de savoir qui doit animer l'élève" (p. 145). Et il dit même que cela pourrait engendrer un grand problème: "d'augmenter le faussé entre ceux qui sont dotés par la nature ou par l'environnement familial d'un tel désir, et ceux qui auront besoin d'un système éducatif attentionné pour le faire naître et l'entretenir" (p. 146). Breton parle également de "l’idolâtrie de l'outil" comme déviation de son utilité.

L'incontournabilité des médias: Breton dit que les médias "prétendent au monopole de la circulation de l'information entre les hommes" (p. 150), et que cela signifierait un danger pour la démocratie, car cette dernière "implique une maîtrise des moyens d'expression par ceux-là mêmes qui s'expriment" (p. 150). "Le message principal que les médias véhiculent aujourd'hui est l'importance de la communication comme valeur centrale autour de laquelle la société est censée s'organiser." (p. 152) Les médias exerceraient ainsi une contrainte invisible sur la société, caractéristique propres aux idéologies. Mais Breton rappelle que "l'impact des médias est relatif à la nature du lien social dans lesquels ils interviennent." (p. 152). A ce propos il conclut: "les médias, aujourd'hui incontournables, ne sont peut-être finalement, sous leur forme actuelle, qu'un aspect transitoire de l'activité humaine, directement lié à l'état singulièrement dépressif du lien social" (p. 152).

L'illusion du pouvoir libérateur de la communication: l'illusion ici est basée sur l'idée que "le seul fait de communiquer serait suffisant pour vivre harmonieusement en société" (p. 157). Or, Breton dit que "la communication ne peut jamais apporter un plus, une véritable nouveauté: son rôle se limite le plus souvent à réduire un désordre, à rétablir une situation. La communication est bien, sous quelque angle qu'on la prenne, une valeur réactionnelle" (p. 158).

Le risque d'un nouvel individualisme: d'un côté, la société de la communication rend publique, de façon de plus en plus trivial, des aspects de la vie individuelle avant considérés comme privés, ce qui entrainerait un renfermement des individus autour d'eux-mêmes. Selon Breton cela a une relation avec les modifications structurelles des familles: "Là où la famille élargie constituait un rempart contre une ingérence trop forte de la société globale et un lieu de développement d'une vie privée partagée, l'individu doit réinventer un espace de protection de ce qu'il est sans doute en droit de considérer comme strictement personnel. Cet espace, aujourd'hui, semble être fortement individualisé" (p. 155). De l'autre côté, la configuration d'une société "fortement communicante mais faiblement rencontrante", où l'individu est "à la fois phobique à la présence physique d'autrui, mais en même temps étroitement dépendant de sa présence virtuelle" (p. 161). Breton cite le commentaire de la psychologue Sherry Turkle à propos de la relation de quelques uns de ses patients et l'ordinateur, ce dernier "offre une compagnie dénuée du caractère menaçant de l'intimité avec autrui"[5]. Breton conclu que: "Ce néo-individualisme se vit comme extraordinairement communicant, mais c'est au prix de vider la communication de sa substance: la rencontre avec l'autre, la rencontre avec un univers qu'on a pas forcement choisi, la confrontation avec ce que l'on pourrait appeler, au sens fort, une surprise" (p. 161).

La montée de la xénophobie: l'individualisation du contenu et des services de communication engendrerait un recentrage de l'individu sur ses propres intérêts et serait propice au développement de la xénophobie: "cette mise à distance de l'autre et ce repli dans 'mon monde' portent en germe une forme nouvelle de xénophobie" (p. 163).

Le "déni systématique du conflit" (p. 164): l’extrémisme des actes de communication qui poursuivent un idéal d’harmonie absolue s’opposerait à toute forme de conflit. En pratique cela engendrerait la minimisation de la possibilité de critique : "La recherche de l’harmonie et du consensus, l’obsession de la positivité présuppose l’élimination systématique de toute forme d’expression critique" (p. 165).

La critique de Breton sur le monopole des médias sur la circulation de l'information serait peut-être à relativiser face au développement des outils de production collaborative de contenu (parfois appelés outils "web 2.0"). Néanmoins, force est de constater que l'utilisation de ces mêmes outils pourraient être vue comme une expression encore plus d'actualité du nouvel individualisme cité par Philippe Breton.

Pour finir une citation de l'introduction de l'ouvrage en question:
"Quelqu'un, un jour, me raconta l'histoire des deux amis qui se rencontrent. L'un demande à l'autre: 'ça va?', et l'autre, après l'avoir regardé, répond: 'Oh toi, ça va; et moi?' Voilà un bon résumé des effets pervers que génère la nouvelle utopie dans notre société: un homme sans intérieur, réduit à son image." (p. 12)
__________

[1] Philippe Breton nous dit que "la perte de points de repère, mais surtout l'idée selon laquelle les points de repères ne sont pas nécessaires pour l'action, témoigne d'une certaine façon de l'état de délabrement dans lequel se trouvent les sociétés d'après-guerre." (p. 93)

[2] Breton nous dit que "c'est parce qu'elle intervient dans une situation de vide à la fois sur le plan des valeurs et sur celui des systèmes de représentation politique, que l'utopie de la communication a connu progressivement un tel succès" (p. 93).

[3] Différemment des autres moments historiques semblables, "la barbarie contemporaine s'exerce au sein d'îlots bien délimités, cernés par un milieu resté dans l'ensemble civilisé et organisé. (…) On ne comprendra pas l'attrait que le thème de la transparence aura par la suite, si l'on ne se rappelle pas au préalable l'importance de cette connivence qui s'établi entre le secret et la barbarie moderne." (p. 77). Le génocide des juifs dans les champs de concentration, par exemple, a été tenu secret aux juifs (probablement pour faciliter le contrôle des autres prisonniers et même la capture des juifs vers les champs de concentration), aux Alliés, et également à la majorité de la population allemande, et même ceux qui connaissait la vérité la gardait comme un secret (peut-être craignant la réaction des propres partisans du système nazi face à l'extrême dégradation morale à laquelle le racisme les avait conduit).

[4] "Cet homme nouveau ne peut plus – à condition qu'il évolue dans une société de communication – être l'objet d'un quelconque racisme, puisque la race fait appel à la biologie et que la biologie n'a plus rien à faire avec ce nouvel homme-là." (p. 98)

[5] Sherry Turkle, dans le rapport: The National Information Infrastructure: Agenda for Action, repris dans le discours de présentation du vice-président Al Gore le 11 janvier 1994 devant l'Académie des arts et des sciences de la télévision de Los Angeles